Côte d’Ivoire: pourquoi tant de crimes rituels ?

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L’émotion s’est emparée de la Côte d’Ivoire en février suite au meurtre rituel d’Aboubacar Sidick Traoré dit Bouba âgé de seulement quatre ans. L’auteur de cet acte odieux, Etienne Sagno qui a confessé son forfait, est un bijoutier de 27 ans. La raison de cette barbarie : l’espoir d’être riche en sacrifiant un être humain. Selon la presse nationale, quarante (40) cas de disparition d’enfants ont été signalés en moins de deux mois. Comment expliquer un tel phénomène ?

Les crimes rituels tirent leur source de l’histoire

La pratique de crimes rituels humains a traversé l’histoire ivoirienne et demeure présente. Les peuples issus du groupe Akan usaient de cette pratique lors des décès de leurs rois. Ainsi, lorsqu’un roi mourrait, des personnes étaient tuées et enterrées dans la même tombe que lui. Ces personnes porteraient les affaires du roi dans l’au-delà. Même si la pratique semble avoir vraisemblablement été révisée ; certaines personnes estiment qu’elle demeure chez les ultra-conservateurs et se ferait dans la stricte intimité des familles royales. Aussi, dans l’imaginaire afro-ivoirien, il y a une croyance au monde mystique qui serait à la base de tout ce qui advient dans la vie d’une personne ou d’un peuple. L’échec, la maladie, les épreuves, la quête de la réussite et bien d’autres aspects de la vie humaine pourraient être influencés par le monde mystique. Cela conduit à un attachement à la société magique (marabouts, féticheurs et devins) dont le pouvoir est reconnu et craint. D’où une obéissance aveugle à ses prescriptions. Lors des grands évènements comme les élections, les tournois sportifs, les épreuves de la vie etc. ; des personnes ont recours à la magie pour maîtriser ces évènements et surtout en sortir vainqueurs. Dans les prescriptions de la société magique, les sacrifices humains auraient une grande puissance de débloquer les situations les plus inextricables et apporter la réussite à celui qui les fait. Les enfants sont les plus visés à cause de leur innocence qui rendrait leur sang pur et aurait ainsi une très grande puissance.

Renforcer l’éducation pour prévenir les crimes rituels

L’éducation pose problème dans la société ivoirienne. Les parents ne parviennent plus à donner/transmettre une éducation morale satisfaisante aux nouvelles générations, surtout la nécessité de travailler et gagner honnêtement sa vie. Pourtant, ce goût de l’effort dans le travail, source de la réussite, a caractérisé les deux premières décennies de l’indépendance. Il convient donc d’inculquer aux nouvelles générations cette valeur du goût de l’attachement au travail comme voie royale de la réussite. Il faudrait aussi amener ces personnes à développer la confiance en elles et leurs qualités intrinsèques pour pouvoir réussir. Cela passe par la nécessité de prendre son destin en main et par la capacité à travailler honnêtement. Ainsi, ces personnes s’évertueraient à dépendre d’elles-mêmes, ce qui réduirait leur dépendance aux forces extérieures comme la société magique. Par ailleurs, le déficit d’initiation à l’esprit critique explique la manipulation des gens par la société magique. Pour y remédier, l’esprit critique devrait être davantage promu dans les programmes et établissements scolaires. L’expression de la diversité et la liberté d’opinions devraient être facilitées. Dans ce sens, les marches des populations, des syndicats, des ONG et des partis politiques d’opposition, devraient être autorisées par le gouvernement dans le respect des lois. Les médias et information publics devraient être accessibles à toutes les composantes de la société pour se prononcer sur l’action gouvernementale chaque jour et contribuer à la conscientisation des citoyens à travers des débats républicains sur l’actualité et les grands sujets publics. Le traitement de l’information devrait être équitable, équilibré et impartial. Aussi, le système éducatif ivoirien devrait intégrer les valeurs du goût du travail comme source de la réussite, la sacralité de la vie humaine avec pour fondement l’amour d’autrui et la fraternité pour accepter les autres comme ses frères et sœurs. En outre, l’éducation religieuse, pour ceux qui y croient, devrait être nettoyée de toutes les croyances et pratiques qui compromettraient le respect de la dignité et la sacralité de la vie humaine.

Les politiques complices des crimes rituels

Les hommes politiques ne sont pas vraiment dans le débat d’idées. Ainsi, les partis politiques n’ont pas d’idéologies clairement définies et reconnues. Les principes démocratiques ne sont pas les seuls modes d’accession au pouvoir, ni de sa conservation. D’où la faible croyance des politiciens dans le pouvoir des idées. C’est pourquoi, tous les moyens sont utilisés pour conquérir ou conserver le pouvoir. Parmi ces moyens, le pouvoir magique occupe une place de choix. Ainsi, les politiques ont recours aux services de la société magique pour plusieurs raisons : dominer et vaincre l’adversaire au plan mystique et influencer les électeurs en vue de gagner les élections. L’opinion publique ivoirienne a bien conscience du faite que les politiciens sont des clients de la société magique. Preuve en est la recrudescence des crimes rituels durant les périodes électorales. Les élections sénatoriales du 24 mars dernier, les élections municipales et régionales prévues dans le courant de l’année 2018 ne se seraient-elles pas à la base du nombre élevé de crimes rituels et de disparition d’enfants ces derniers mois ?

La pauvreté grandissante, un terreau favorable !

La situation économique constitue un terreau favorable aux crimes rituels. Bien que la croissance économique tourne officiellement autour de 8% et que le gouvernement fredonne quotidiennement sa mélopée de l’émergence en 2020, la pauvreté ne cesse de gagner du terrain. La Manque mondiale estime que 50% de la population ivoirienne est pauvre. Et selon la Banque africaine de développement qui vient de publier ses Perspectives économiques en Afrique 2018, le 12 mars dernier, la part cumulée des emplois vulnérables et des chômeurs dans la population active représente un taux entre 70% et 90%. Le chômage enfonce les populations dans le gouffre de la pauvreté. Pour en sortir, certaines personnes sont prêtes à tout, comme s’adonner à des pratiques magique pour devenir riche.

Les populations sont friandes de gains faciles. L’avidité de l’argent et la cupidité se sont incrustées dans les mœurs. Cela touche largement les jeunes ivoiriens qui se livrent depuis plusieurs années à différentes formes d’escroquerie. A maintes reprises, ces cybercriminels ont tué des enfants et des jeunes filles dans l’optique de se servir des organes de leurs victimes pour les rituels exigés par des marabouts censés envoûter les personnes qu’ils escroquent afin qu’elles mordent non seulement à l’hameçon mais surtout leur donnent beaucoup d’argent.

Safiatou OUATTARA, chercheure ivoirienne.

Article publié en collaboration avec Libre Afrique.

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