Fondation Mastercard: Cap sur 30 millions d’emplois jeunes

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Cap sur 30 millions d’emplois jeunes : Serge-Auguste Kouakou dévoile le programme E4Y de la Fondation Mastercard

A travers cet échange, Serge-Auguste Kouakou, directeur UEMOA de la Fondation Mastercard, partage les détails du nouveau programme E4Y qui s’inscrit dans la stratégie Young Africa Works, visant à créer des opportunités d’emploi pour 30 millions de jeunes d’ici 2030. Il met en lumière les objectifs spécifiques d’E4Y au sein de l’UEMOA, ainsi que les leçons tirées du programme Suqali, en soulignant comment ces enseignements ont façonné les contours de ce nouveau projet ambitieux.

Agence Ecofin : Pourriez-vous nous expliquer en détail en quoi consiste le nouveau programme E4Y et quels sont ses objectifs spécifiques au sein de l’UEMOA, en comparaison avec les réussites du programme Suqali ?

Serge-Auguste Kouakou : Le programme E4Y (Entrepreneurship, Employment, and Economic Empowerment for Youth) s’inscrit dans le cadre de notre stratégie Young Africa Works dont l’objectif est de permettre à 30 millions de jeunes, d’ici à 2030, dont 70% de femmes, d’accéder à un emploi durable qui leur permette de s’épanouir.

E4Y a pour objectif de soutenir le développement des PME à fort potentiel dans les secteurs clés de l’agro-industrie et des industries connexes, tout en favorisant l’émergence d’entreprises championnes au sein de l’UEMOA. Son ambition est de réduire significativement le taux de chômage et de sous-emploi chez les jeunes et les femmes de la région.

La Fondation reconnaît que les micro-entreprises (ME) et les MPME sont rarement confrontées à un seul défi pour exploiter les opportunités du marché et se développer de manière durable. C’est pourquoi nous avons évolué vers des programmes de développement de l’entrepreneuriat. Nous sommes convaincus que l’utilisation d’une approche intégrée, avec des piliers interconnectés ciblant simultanément plusieurs défis, améliorera les chances de succès des interventions et augmentera leur impact global.

C’est dans ce contexte que la Fondation Mastercard, en partenariat avec un consortium de partenaires stratégiques, avec Teranga comme agrégateur principal, a cocréé le programme E4Y, d’une valeur de plus de 27 milliards de FCFA. Ce programme de 6 ans vise à fournir une suite intégrée de services pour faciliter :

– L’accès au financement,

– L’accès aux compétences, aux experts et aux services partagés,

– L’accès au marché,

Les PME admissibles opèrent dans l’agro-industrie et les secteurs connexes au sein de l’espace de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA). L’objectif du programme E4Y est de promouvoir la création, le maintien et la consolidation d’emplois dignes et valorisants pour les jeunes, en particulier les jeunes femmes.

Contrairement au programme Suqali, qui ciblait uniquement le Sénégal, E4Y se distingue par son ampleur, les moyens alloués et les objectifs visés.

En effet, le programme Suqali était doté d’un budget de 30 millions de dollars, tandis qu’E4Y dispose d’un montant de 45,5 millions de dollars. E4Y vise la création, consolidation ou sauvegarde de 70 084 emplois, dont 70% seront destinés aux femmes, ce qui montre son impact en faveur de l’inclusion économique et l’autonomisation des femmes et des jeunes dans la région.

Les succès et les enseignements du programme Suqali ont été précieux pour nourrir la réflexion autour d’un programme successeur plus holistique et élargi à la zone UEMOA. E4Y s’appuie sur ces enseignements pour mettre en œuvre une approche plus ambitieuse et inclusive, visant à catalyser l’entrepreneuriat et à stimuler la croissance économique dans la région.

AE : Avec plus de 16 800 micro-entrepreneurs et 1056 entreprises soutenus par Suqali, quelles sont les principales leçons apprises et les succès que vous souhaitez reproduire ou améliorer avec E4Y ?

Serge-Auguste Kouakou : Depuis son lancement, le programme Suqali a marqué un tournant significatif dans le paysage entrepreneurial au Sénégal. Axé sur l’inclusion financière des micro, petites et moyennes entreprises (MPME), Suqali a dépassé les limites du financement traditionnel, offrant ainsi un soutien crucial aux entrepreneurs, en particulier aux femmes et aux jeunes, y compris dans les zones rurales. 85% des participants n’avaient pas ou plus accès au financement avant SUQALI. Le programme a aussi abouti à un changement de perception des partenaires de mise en œuvre (notamment des institutions financières) vis à vis ces cibles autrefois considérées risquées.

Le programme a permis de créér, consolider ou sauvegarder plus de 82,000 emplois (plus de 39 000 emplois directs et indirects pour les jeunes). Ces résultats témoignent de l’impact concret du programme, qui a su dynamiser l’écosystème entrepreneurial tout en favorisant une croissance inclusive et durable.

L’objectif principal du programme est de stimuler et de soutenir des emplois dignes pour les jeunes femmes et hommes, d’avoir un impact sur leur autonomisation économique, leur qualité de vie et celle de leurs communautés. Suqali a aussi donné aux partenaires la possibilité d’élargir leurs activités, d’atteindre de nouvelles zones géographiques et a permis à des incubateurs d’intégrer le volet financier à leur accompagnement traditionnel.

AE : Quels critères utiliserez-vous pour sélectionner les entrepreneurs et les projets à soutenir dans le cadre d’E4Y, et quel type de soutien, en dehors du financement, sera fourni pour assurer leur succès et leur durabilité ?

Serge-Auguste Kouakou : Le programme cible uniquement les PME actives dans l’agro-industrie et les secteurs adjacents. Nous sélectionnons les sous-secteurs, les chaînes de valeur et les produits avec le plus grand potentiel de croissance, de valorisation de productions locales, de création d’emplois, d’inclusion et d’impacts socio-économiques sur les jeunes (jeunes femmes en particulier). Les femmes et les personnes vulnérables seront priorisés dans chaque pays d’intervention.

Le programme E4Y est un programme entièrement intégré et holistique qui s’articule autour de trois piliers : l’accès au financement, l’accès aux compétences, aux experts et aux services partagé et l’accès au marché.

En plus du financement, le programme E4Y fournira aux entrepreneurs sélectionnés un soutien complet pour assurer leur succès et leur durabilité. Ce soutien comprend le renforcement des capacités pour améliorer l’accès aux compétences, aux experts et aux services partagés. Les entrepreneurs bénéficieront de services de développement commercial personnalisés, basés sur un audit stratégique initial, pour les aider à élaborer un plan de croissance et de création de valeur ajoutée.

Le programme favorisera également l’accès au marché grâce à la disponibilité rapide des produits des PME dans les points de vente au détail en utilisant des canaux de distribution existants et en déployant des stratégies pour augmenter les volumes de ventes.

AE : Avec votre expérience sur la question, quels sont les principaux défis auxquels les jeunes entrepreneurs agricoles font face en matière d’accès au financement et d’inclusion financière dans l’UEMOA, et comment le programme E4Y compte-t-il les surmonter ?

Serge-Auguste Kouakou : Les entrepreneurs dans le secteur agricole font face à certains défis spécifiques comme l’accès au foncier ou aux intrants. Cependant, les principaux défis auxquels ces entrepreneurs font face sont similaires à ceux des autres secteurs d’activité, à savoir la problématique liée à l’accès à un financement adéquat, en particulier dans un contexte où les petites entreprises sont encore peu structurées et ne sont pas en mesure, dans la plupart des cas, de répondre aux exigences (formalisation, durées de remboursement, apport ou garanties, etc.) des acteurs financiers traditionnels. C’est aussi pourquoi ces TPME gagnent à être appuyées dans le renforcement de leurs compétences et dans leur accès aux marchés (distribution et vente).

En livrant un appui intégré sur l’amélioration de l’accès au financement, l’accès aux marchés et au développement des compétences, E4Y vise à instaurer un environnement propice où les PME peuvent s’épanouir, favorisant ainsi la création d’emplois stables et participant activement à l’essor d’une économie plus forte et inclusive.

AE : Teranga Capital, en tant que fonds d’investissement, et la Fondation Mastercard, sont deux entités de nature différentes. Comment ces deux entités collaborent-elles pour financer les entreprises en Afrique et comment est né ce partenariat ?

Serge-Auguste Kouakou : Le partenariat est né d’une relation progressive entre la Fondation et Teranga. La pandémie de COVID-19 a initié la collaboration pour renforcer l’accès au financement des micro-entrepreneurs et des MPME au Sénégal.

Notre collaboration repose sur une approche synergique visant à combiner l’expertise de chaque entité pour soutenir la création d’emplois durables dans la région. Au travers des partenariats noués avec une large palette d’acteurs en présence (institutions de microfinance, banque, fonds d’investissement, réseaux d’entrepreneurs et incubateurs, etc.), nous mobilisons toutes nos ressources pour proposer des programmes qui s’adaptent aux réalités socio-économiques locales et aux PME. Dans le cadre du programme E4Y, la Fondation Mastercard s’appuie sur plusieurs partenaires de mise en œuvre : Teranga Gestion, ESP Partners et le Club Tiossane. L’agilité et l’alignement des valeurs et objectifs entre la Fondation et Teranga sont essentiels.

AE : En Afrique, le gap d’accès au financement pour les PME s’accentue malgré la multiplication des initiatives de financement, avec des besoins qui n’ont jamais été aussi élevés. Fort de votre expérience avec Suqali, qu’est-ce qui, selon vous, explique cette situation paradoxale ?

Serge-Auguste Kouakou : Ce gap d’accès au financement est le résultat de plusieurs facteurs qui se combinent. Les procédures administratives peuvent être parfois longues et complexes pour des non-initiés, décourageant de nombreux entrepreneurs qui ne sollicitent pas de financement. S’ils ne sont pas soutenus durant leurs démarches, leurs chances de succès sont considérablement réduites. La taille des prêts octroyée est aussi un autre facteur. Les PME ont souvent besoin de prêts de petite taille, ce qui les rend moins attrayant aux yeux des institutions financières en raison des coûts administratifs associés.

La notion de perception du risque liée à l’asymétrie de l’information représente aussi un obstacle majeur. Les institutions financières perçoivent souvent les PME comme des investissements plus risqués, ce qui se traduit par des conditions de prêt plus strictes et des taux d’intérêt plus élevés. Le programme SUQALI a par exemple permis d’assouplir et d’adapter les conditions et modalités de financement aux besoins et situations des MPME et micro-entrepreneurs. Ceci s’est traduit concrètement par un plafonnement des taux d’intérêt (maximum 5%), un allègement des apports et garanties demandées, de même qu’un traitement plus diligent des dossiers.

AE : En Afrique de l’Ouest, l’agriculture reçoit peu de financement ; c’est l’un des secteurs les plus sous-financés. Ce secteur rencontre également d’épineux problèmes de productivité. Il se dit que le secteur agricole de l’UEMOA a perdu 20 % de sa productivité, due notamment au changement climatique. Selon les projections, ces chiffres risquent de se détériorer dans les prochaines années si rien n’est fait. Cela n’est pas sans conséquences sur les petits producteurs, au sein desquels la pauvreté s’est accentuée. Le financement du secteur pose alors deux challenges : inclusion et durabilité. Quelle stratégie mettez-vous en place pour trouver un équilibre entre la nécessité d’améliorer l’accès au financement et de promouvoir des pratiques agricoles durables dans le contexte du changement climatique ?

Serge-Auguste Kouakou : La stratégie de la Fondation Mastercard pour promouvoir des pratiques agricoles durables dans le contexte du changement climatique en Afrique de l’Ouest s’appuie sur trois piliers majeurs.

La Fondation Mastercard soutient des projets agricoles durables afin de minimiser les impacts environnementaux et d’optimiser la gestion des ressources.

Dans le nord du Sénégal, notre programme Meliteji intègre un volet sur la réduction des émissions de CO2 et la lutte contre la déforestation, avec une installation de biogaz pour les éleveurs où ils collectent le fumier pour la production de méthane à usage domestique.

Autre exemple, notre programme RAP (Rice Agripreneurship) comprenait des mesures d’adaptation au changement climatique. Nous avons fourni des semences de riz adaptées à la salinité et géré la remise en état des terres précédemment perdues à cause du changement climatique. Le projet du PAM au Sénégal comprend également la création d’emplois verts grâce au reboisement et à l’agriculture régénérative.

Nous encourageons également l’adoption de technologies et de pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, telles que l’agroécologie, les semences résilientes au climat, pour renforcer la résilience des systèmes agricoles tout en réduisant leur empreinte environnementale. Dans le cadre du projet IREM, en partenariat avec MEDA au Sénégal, nous avons par exemple mené une sensibilisation auprès de plus de 12 000 agriculteurs sur les bonnes pratiques agricoles en langues locales.

Enfin, nous sommes convaincus que la promotion des pratiques agricoles durables passe par le renforcement des capacités des agriculteurs. En leur fournissant des formations et un accompagnement technique, nous pouvons les aider à améliorer leur productivité tout en réduisant leur impact environnemental.

AE : Au-delà de l’UEMOA, voyez-vous une possibilité d’expansion de programmes similaires à E4Y dans d’autres régions d’Afrique ? Quels seraient les défis et opportunités d’une telle expansion ?

Serge-Auguste Kouakou : Une expansion de programmes similaires à E4Y dans d’autres régions d’Afrique présenterait à la fois des défis et des opportunités. Les succès et les enseignements tirés de programmes comme E4Y pourraient servir de base pour le développement de programmes similaires dans d’autres régions, en permettant d’adopter des meilleures pratiques. Il serait alors nécessaire de prendre en compte les spécificités de chaque région et de s’assurer d’avoir des partenaires locaux solides pour garantir le succès d’une telle expansion.

Avec une population jeune et croissante en Afrique, il existe un besoin croissant de programmes visant à stimuler l’entrepreneuriat et à créer des emplois pour les jeunes. Une expansion de programmes similaires pourrait aussi favoriser la collaboration et l’intégration économique régionale, renforçant ainsi les opportunités de commerce et d’investissement.

Les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) jouent un rôle crucial dans la création d’emplois en Afrique subsaharienne, avec environ 44 millions de MPME dans la région (IFC), dont la majorité sont dirigées par des femmes. Cependant, la croissance de ces entreprises est entravée par des obstacles systémiques tels que l’accès limité aux opportunités de marché et aux solutions de développement des capacités adaptées. Bien que des solutions écosystémiques aient été mises en place, elles ne sont pas toujours adaptées ni suffisamment à grande échelle pour répondre aux besoins de la majorité des MPME. Pour prospérer, les MPME ont besoin d’accéder à des produits et services financiers adaptés, à des marchés et informations, ainsi qu’à des programmes de développement des capacités adaptés et à grande échelle.

Agence Ecofin

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