Guillaume Soro et l’esprit du fescisme

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Ces derniers temps, la Côte d’Ivoire politique est une terre en mutations profondes. L’observateur qui la scrute attentivement voit les grandes plaques tectoniques de cette société se déplacer, se recomposer, se repositionner, s’enchevêtrer mutuellement de façon lente, mais tout aussi imprévisible que sûre.

IL y a bien sûr d’abord la plaque du sentiment profond du peuple, en attente de bien-être matériel et moral amplement partagé, frustré qu’on dise faire assez pour lui, alors que bien des millions de gens subissent encore dans ce pays le malheur d’un seul pseudo-repas par jour. Ce peuple-là, n’appartient à aucun parti, à aucun leader, à aucune alliance : il juge tous les politiques sur pièce, toute la classe politique sur la satisfaction ou non de ses besoins et aspirations : manger, boire, se soigner, s’instruire et s’éduquer, se loger, se vêtir, se déplacer, être en sécurité, avoir un emploi stable et bien rémunéré, être respecté dans ses droits, pouvoir préparer l’avenir en toute confiance pour soi-même et ses descendants, etc. Mais il y a une autre plaque, tout aussi puissante, celle des organisations de jeunesse et des femmes, dans lesquelles, par-delà les obédiences politiques et syndicales divergentes, apparaît une exigence nouvelle : assumer ce que la Côte d’Ivoire, pays jeune à 80%, est démographiquement devenue, en confiant l’avenir du pays à ceux qui en ont encore un. Enfin, il y a la plaque des organisations politiques, où les schémas d’alliances se reconfigurent et se redessinent autrement sous nos yeux, au grand dam des grands souffrants de la folie des grandeurs.

C’est donc en pleine conscience de ces demandes sociales fortes et multidimensionnelles que Guillaume Soro, chef du parlement ivoirien, connu pour être imbibé du pouls profond de son pays, privilégie depuis de longues années les expériences d’écoute et d’immersion parmi les gens de son pays, afin d’être au cœur de la réflexion et de l’action pour une nation plus parfaite.

Et dès lors, la question suivante s’éclaire : pourquoi Guillaume Soro accorde-t-il une audience favorable aux générations fescistes qui se réjouissent de l’accueillir ces derniers temps en leurs rangs resserrés ?

A bien écouter les échanges publics ces derniers jours, entre les anciens secrétaires généraux de la FESCI, Martial Ahipeaud, Eugène Djué, Blé Guirao, Guillaume Soro, Jean-Yves Dibopieu, et autres, on découvre que cette génération prend conscience, avec le recul du temps, de son importance dans l’Histoire des trente dernières années de la Côte d’Ivoire, celles qui vont globalement de 1989 à 2018. Par ricochet, cette génération prend conscience pleinement de ses devoirs pour une Côte d’Ivoire meilleure.

La FESCI découvre qu’en raison de ses propres divisions et dissensions internes mues par les opportunismes concurrents des forces politiques qui convoitaient sa puissance, elle n’est pas parfaitement à la place de choix qui aurait dû être la sienne dans ce pays qu’elle a pourtant marqué. La FESCI recherche le sens de l’intérêt général qui fonda autrefois ses plus nobles combats.

En effet, la plus grande mutation politique que ce pays ait connue date des années 1990, avec le retour officiel du système politique au multipartisme. De 1960 à 1990 pratiquement, soit pendant 30 ans, le PDCI-RDA du Président Félix Houphouet-Boigny gouverne ce pays, comme parti unique et unique parti officiellement reconnu. C’est en son sein que le PDCI-RDA prétend alors brasser toute la diversité idéologique ivoirienne, à la manière des partis centralistes de l’Est socialiste, alors même que paradoxalement, l’essentiel de l’Afrique francophone est sous l’influence, via la présence tutélaire française, du camp de l’Ouest libéral.

Répondons donc à présent à la question du pourquoi et du comment du multipartisme. Au plan des raisons, le multipartisme est une exigence de liberté des entrailles des nations africaines éveillées par l’enseignement de leurs élites critiques. C’est aussi une exigence pragmatique pour pouvoir donner un cadre d’expression pacifique au pluralisme idéologique évident de toute société africaine. C’est enfin, une injonction stratégique venue d’Occident, à la suite du fameux Vent de l’Est, et du discours mitterrandien de La Baule, qui admettent que sans cette ouverture démocratique, le vieux monde d’influence occidentale libérale va à sa tour s’effondrer comme le Mur de Berlin signe le déclin de l’Est.

Voilà pour les motivations. Mais comment le multipartisme a-t-il pu être instauré ? Non pas par la seule et unique bonne volonté du parti alors au pouvoir en Côte d’Ivoire, le PDCI-RDA. Loin de là, disons-le tout net. Du multipartisme, ce parti trentenaire au pouvoir n’en voulait pas, pour la simple et bonne raison qu’il avait pris l’habitude de considérer le séjour au pouvoir comme son topos le plus naturel. Qui voulait donc le multipartisme ? Citons les familles contestataires qui en ont précipité l’avènement.

IL y avait bien sûr les intellectuels de la gauche révolutionnaire et sociodémocrate, bien sûr, tels un Bernard Zadi Zaourou, un Djéni Kobina, un Laurent Gbagbo, un Bamba Moriféré, et j’en passe.

IL y eut aussi les cellules radicales des partis révolutionnaires, restées en sommeil à travers toute la Côte d’Ivoire, depuis les années 50, car il ne faut pas oublier que le PDCI-RDA fut lui-même apparenté un temps au Parti Communiste Français, pendant la période précédant l’indépendance.

Mais toutes les entités ci-dessus citées n’auraient pu secouer le cocotier houphouétiste sans l’apport d’un fer de lance décisif : les étudiants syndiqués de Côte d’Ivoire, notamment au sein de la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI). Puisqu’il n’y a de pays que d’hommes, il fallait que le peuple soit aux barricades. Mais pas n’importe quel peuple : un peuple instruit et éduqué, conscient des grands enjeux de la lutte pour une réorganisation du système politique national dans un sens plus inclusif, plus objectif, en un mot, réellement démocratique, au sens des démocraties modernes de l’Occident, qui tutorait pourtant les gouvernements francophones. La FESCI a donc constitué pendant les années de braise 90, la masse volumique nécessaire pour donner à l’opposition un poids dans le rapport de forces stratégiques avec le pouvoir PDCI-RDA.

On en vient ainsi à la raison pour laquelle Guillaume Soro répond favorablement à l’appel fraternel des autres leaders de la FESCI. Et le Camarade Général Bogota de dire :

« Dans ce pays, nous ne devons pas laisser falsifier l’Histoire. Qu’on le veuille ou non, le multipartisme a été restauré dans ce pays grâce au combat de notre génération. Nous ne pouvons donc qu’ être solidaires du présent et de l’avenir de notre pays. »

On a donc ici, toute la dimension de l’esprit du fescisme qui réapparait dans toute sa densité, autour d’un concept majeur évoqué par tous les ex-leaders de ce mouvement entendus ces derniers jours : la solidarité. C’est le fait d’agir l’un pour l’autre, comme nous voudrions que les autres agissent pour nous. C’est la conscience d’être embarqués dans le même bateau historique et de ne pouvoir réussir en oubliant qu’on n’est et ne sera jamais seul. Si comme le soulignait Jean-Jacques Rousseau, « IL y a de la honte à vivre heureux tout seul », l’esprit du fescisme qui renaît est celui d’une génération qui sait qu’elle a fait jadis et fait encore la Côte d’Ivoire sans pourtant être encore capable de se faire elle-même. Une génération qui soudain, se rappelle devant les millions d’Ivoiriens en détresse diversifiée, ce mot prémonitoire de Franz Fanon, ce martiniquais fils adoptif de l’Algérie comme je le suis de la Côte d’Ivoire :

« Chaque génération doit, dans une certaine opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

Quelle fut et quelle est à présent la mission fesciste ? De toute évidence, elle fut de donner à la lutte pour le pluralisme démocratique la force sociale nécessaire pour s’accomplir. Elle est, aujourd’hui, d’assumer, à l’abri des errements identitaires et tragiques qui ont failli livrer la Côte d’Ivoire aux abîmes, une nouvelle mission : construire un consensus solidaire pour un pays gouverné par et pour les intérêts de ses populations, en tous domaines : santé, éducation, emploi, respect des droits humains, sauvegarde écologique, diversification économique, partage élargi aux plus démunis des fruits de la croissance, intégration africaine, sécurité. Et, fort heureusement, cette nouvelle mission que l’esprit du fescisme pourrait faire sienne se trouve être en parfaite phase avec l’ambition profonde du soroisme : rendre concrète pour tous les Ivoiriens, la prospérité et la dignité humaines, en sortant définitivement de la malédiction de la division et de l’opportunisme politiques qui ont autant freiné le succès politique de l’esprit fesciste que l’accomplissement d’une nouvelle et exemplaire fraternité citoyenne ivoirienne. Puissent les événements futurs confirmer cette chance nouvelle, afin que ce qui doit être soit !

L’Editorial de Franklin Nyamsi
Professeur agrégé de philosophie, Paris-France

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