Interview: panafricanistes et messianisme politique

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Interview

Colbert Kouadjo est journaliste, défenseur des droits de l’Homme et romancier ivoirien. Il est l’auteur de « Holyçane la chanteuse de jazz et les chasseurs d’albinos » publié aux éditions Edilivre à Paris en 2014 et de « Qui a tué Titi, le petit albinos? » qui parait bientôt aux éditions Bourgeons des roses, à Abidjan. Il explique dans cet entretien, les raisons des échecs des luttes africaines et espère que chaque Africain reprenne la lutte là où les braves précurseurs comme Sékou Touré, Kwamé N’Krumah, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, André Matsoua, Simon Kimbangu, l’ont laissée. De passage à Cotonou, nous l’avons rencontré. Il interpelle les Africains surtout les intellectuels Africains :
Colbert Kouadjo : « EST-IL NORMAL QUE LES AFRICAINS SOIENT PAUVRES ALORS QU’ILS VIVENT SUR UN CONTINENT RICHE ? »

POUVEZ-VOUS NOUS DIRE QUELQUES MOTS SUR LES LUTTES AFRICAINES AUJOURD’HUI ?
Merci de me donner cette opportunité pour parler des luttes africaines. Moi, je maintiens toujours que l’Afrique tarde à être libérée du joug des impérialistes parce que les consciences politiques nées des premiers panafricanistes ont toutes été abandonnées…
J’AI LU CERTAINES DE VOS PUBLICATIONS DANS LESQUELLES VOUS PARLEZ DE MESSIANISME POLITIQUE DANS LA LUTTE PANAFRICANISTE…
Oui ! Le messianisme, du point de vue littéraire ou didactique, est la croyance selon laquelle un messie personnel viendra affranchir les hommes du péché et établir le royaume de dieu sur la terre… C’est exactement ce qui se passe dans les luttes africaines depuis au moins un siècle. Rien ne change parce que les Africains ne changent rien dans la lutte pour l’émancipation de l’Afrique. Les consciences politiques créées par Lumumba, Sankara, Sékou Touré, N’Krumah… ont été toutes abandonnées, et les Européens continuent d’utiliser la même stratégie pour piller les richesses du continent.

POURRIEZ-VOUS ÊTRE PLUS EXPLICITE ?
Je vais donc vous donner un exemple plus proche de nous. Tous les panafricanistes de nos jours adorent citer comme exemple, le héros Ahmed Sékou Touré et son « non » historique à la France. Vous savez, mon amour pour ce grand Africain est énorme. J’ai de grands amis en Guinée. La Guinée est une terre où sont passés de grands Africains grâce au charisme de Sékou Touré qui aimait l’Afrique et qui en était si fier. Makéba par exemple s’était installée à Dalaba une ville guinéenne à cause de la vision très panafricaniste de Sékou Touré… La première fois où je suis arrivé en Guinée, honnêtement, j’ai été surpris des résultats de la lutte d’Ahmed Sékou Touré. J’ai découvert un pays Africain encore vierge, contrairement à tous les pays de l’Afrique de l’Ouest qui ont tous bradé leurs richesses aux Européens ! Ahmed Sékou Touré a été une chance pour la Guinée. En 2020, c’est une grande chance pour un pays d’avoir encore de telles richesses encore inexploitées. Et c’est l’œuvre d’Ahmed Sékou Touré le panafricaniste qui a refusé de brader ses richesses aux impérialistes. Je souhaite que les Guinéens respectent ces richesses-là, en ne les bradant pas aux Blancs.

POURTANT LA GUINÉE RESTE L’UN DES PAYS ARRIÉRÉS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST SUR LE PLAN DU DEVELOPPEMENT TOUT DE MËME. UN PAYS SANS ROUTE, SANS ÉLECTRICITÉ, SANS EAU POTABLE… SÉKOU A FAIT QUOI EXACTEMENT ?
Le problème de la Guinée, ce sont les Guinéens eux-mêmes. Chaque fois que j’arrive en Guinée, j’ai l’impression qu’un bon père a laissé un riche héritage à ses enfants qui sont malheureusement incapables de le gérer selon l’esprit de leur père. Oui Ahmed Sékou Touré a laissé un immense héritage aux Guinéens, à son peuple. La Guinée possède toutes les richesses sur son sol et sous son sol. Pour préserver un tel héritage, Ahmed Sékou Touré a dû supporter toutes sortes de complots de la part des impérialistes Français. Il faut que les Guinéens soient conscients de cette réalité. Savez-vous que dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest aujourd’hui, il n’y a plus de forêt ? Allez visiter la Guinée ! Pour exploiter correctement les richesses de la Guinée, il faut des Guinéens qui ont la conscience politique de Sékou Touré. Des Guinéens nationalistes, fiers d’être Guinéens et fiers d’être parmi les Africains qui refusent de brader leur héritage aux impérialistes vampiriques. Il suffit alors aux Guinéens de s’entendre aujourd’hui et de prendre conscience que Sékou Touré leur a laissé un immense héritage qu’il faut mettre en valeur par le travail et la bonne gouvernance pour que la Guinée soit la première puissance de l’Afrique de l’Ouest.

MAIS QU’EST-CE QUI S’EST PASSÉ ?
Ce qui se passe, c’est qu’en Guinée, vous entendrez le nom de Sékou Touré mais vous ne sentirez nulle part sa conscience politique. Nulle part ! Sur l’échiquier politique guinéen la pensée de Sékou Touré a été abandonnée depuis sa mort. La pensée panafricaniste et la pensée nationaliste qui ont fait de Conakry la capitale de la culture africaine, la capitale du sport africain, la capitale du panafricanisme sont totalement absentes aujourd’hui en Guinée. Sur le plan politique en Guinée, on ne parle que de Dalein Diallo et d’Alpha Condé là où la pensée de Sékou Touré devrait s’imposer comme source d’inspiration pour tous les Africains. Je ne peux pas pardonner une telle offense à la mémoire du président Ahmed Sékou Touré. Il n’y a que l’une des filles de cet illustre homme d’Etat Africain qui est maire indépendante de Kaloum, une commune de Conakry. Une brave dame que je salue. Où sont passés les sékoutouréistes de la Guinée ? Ils sont tous absents de la scène politique. C’est ainsi partout en Afrique. Allez en RDC, vous trouverez que la conscience politique créée par Lumumba de son vivant a été jetée aux oubliettes. La RDC qui est si riche a pourtant une population qui vit dans la pauvreté, et qui est meurtrie par des guerres et par Ebola. Pourquoi les intellectuels Africains peuvent accepter de telles situations sur le continent ? Au temps du président Sankara au Burkina Faso, le peuple Burkinabé avait construit de ses propres mains, des barrages pour améliorer l’agriculture. Du coup le Burkina Faso est devenu un pays agricole producteur de riz, de mil, de sorgho, de maïs et même de banane dans la vallée du Kou ! Mais quand Sankara a été assassiné, cette conscience politique a disparu avec lui.

POURQUOI C’EST AINSI ?
C’est la question que nous nous posons chaque jour… Pourquoi depuis des siècles c’est ainsi depuis des siècles? Au point que les Blancs connaissant les Africains, éliminent toujours les leaders africains les plus charismatiques parce qu’ils savent qu’après leur disparition, aucun Africain ne va poursuivre leur lutte. Par exemple, Kadhafi a été tué, il n’y a eu personne pour poursuivre son combat. Sankara a été assassiné, aucun Burkinabé n’a poursuivi son combat… Sékou Touré est mort avec sa dignité, son « non » historique, son patriotisme…
POURRIEZ-VOUS DONNER DES EXEMPLES CONCRETS DANS L’HISTOIRE DE L’AFRIQUE OU LES COMBATS ONT ÉTÉ ABANDONNÉS ?
Je vais vous donner deux exemples dans l’histoire de l’Afrique qui expliquent mieux ce messianisme qui continue de faire échouer les luttes d’émancipation en Afrique. Le premier exemple est celui de Simon Kimbangu en 1921 au Congo Belge, aujourd’hui RDC.

IL Y A CENT-UN ANS AUJOURD’HUI
Exactement ! Il y a plus d’un siècle, Simon Kimbangu, ce catéchiste de l’église baptiste, se basant sur la bible, dénonçait les oppressions et les injustices dont étaient victimes les Africains. Sa voix va porter jusqu’au Congo français (Congo Brazzaville) Ils disaient : « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… ; Qu’on ne leur fasse plus des plantations ; Qu’on déserte leurs industries ; Qu’on entrave leur commerce en ne leur achetant plus les marchandises… ; Qu’on ne leur vende plus d’amandes de palme… » Quel engagement déjà en 1921 contre les impérialistes ! Les colons réagissent alors en arrêtant Simon Kimbangu…
SIMON KIMBANGU FUT ARRETÉ COMME NOS PRESIDENTS AFRICAINS LE SONT ENCORE AUJOURD’HUI QUAND ILS S’OPPOSENT AUX APPETITS VAMPIRIQUES DES EUROPÉENS…
Oui, cher ami ! Simon Kimbangu fut arrêté, et puis triste sort d’Africain, au cours d’un procès hâtif, il est jugé et condamné à perpétuité… En fait, comme vous le voyez, la stratégie des occidentaux contre les Africains n’a jamais changé. C’est la même depuis des siècles. La stratégie des occidentaux pour déstabiliser l’Afrique afin de la piller n’a pas changé…

QUE DEVIENT ALORS LE MOUVEMENT DE SIMON KIMBANGU APRES SON ARRESTATION ?
Simon Kimbangu avait onze disciples. Ils sont tous arrêtés. Ses adeptes sont dispersés loin, à travers le pays. Le kimbanguisme est interdit par le gouvernement colonial. Et puis, à mesure que les années passent les thèmes nationalistes qui faisaient la force politique du kimbanguisme sont abandonnés par ses disciples de peur de connaitre le même sort que Kimbangu leur leader. Aujourd’hui où je vous parle, le kimbanguisme reste une simple église où les kimbanguistes vont prier, chanter, danser pour le retour salvateur de Simon Kimbangu, le messie. Il y a même des églises kimbanguistes dans certains pays européens ! Les occidentaux préfèrent que les disciples de Kimbangu chantent, dansent et prient que de rentrer dans une action de lutte politique concrète qui risque d’éveiller les consciences des peuples Congolais, et des peuples Africains.

SES DISCIPLES ATTENDENT COMME LE FONT LES CHRETIENS QUI ATTENDENT LE RETOUR GLORIEUX DE JESUS CHRIST ?
Exactement ! Personne n’a osé reprendre la lutte là où Simon Kimbangu s’est arrêté… Selon une source, la première église Kimbanguiste a été installée en Europe en 1975… Aujourd’hui où je vous parle, il y a des églises kimbanguistes en Europe dirigées par des Congolais pendant que le peuple congolais sombre dans la misère, sans parler des guerres attisées par les Européens pour déstabiliser le pays afin de mieux piller ses richesses, sans parler d’Ebola. Ce pays immensément riche n’a jamais connu de stabilité ! Un pays si riche mais un peuple pauvre ! Voilà la triste fin d’un combat nationaliste, panafricaniste initié par Simon Kimbangu ! Comment un combat politique aussi noble a-t-il été noyé dans des futilités religieuses pour endormir tout un peuple? Le discours de Kimbangu était pourtant clair. Il avait désigné l’ennemi commun des peuples africains : le Blanc ! N’est-ce pas vrai que les Européens pillent les ressources de l’Afrique et enrichissent l’Europe alors que le continent africain reste pauvre ? Déjà en 1921, Simon Kimbangu avait dit : « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… » Les Blancs l’ont emprisonné, et aucun de ses compatriotes n’a eu le courage de poursuivre son noble combat libérateur depuis 1921. Je vous le répète, les Blancs n’ont pas changé de stratégie pour piller l’Afrique. Ils emprisonnent, déportent, assassinent les plus sérieux des Africains. Un camarade de lutte de la Guinée Conakry me disait un jour que lorsque les occidentaux, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international congratulent un Africain, c’est que ce dernier n’est pas bon pour l’Afrique. C’est un ennemi de l’Afrique. Sinon quand un Africain lutte pour le bien-être de l’Afrique, les occidentaux l’appellent « DIC-TA-TEUR » Les occidentaux continuent d’assassiner les leaders panafricanistes comme Sankara et de déporter à la CPI ceux qui ont encore le courage comme le président Gbagbo et le jeune leader charismatique Blé Goudé de dire « non » à la politique avilissante de la France impérialiste. Ce sont eux les panafricanistes. Ils refusent de pactiser avec les impérialistes pour piller les richesses de leur continent. En Afrique de l’Ouest, il y a aujourd’hui des chefs d’Etat que la France a installés pour tuer toute pensée panafricaniste. Ils emprisonnent les journalistes, étouffent la presse, empêchent l’opposition politique de s’exprimer en les emprisonnant, violent les droits humains, mais ne sont jamais taxés de dictateurs. Ils peuvent rester au pouvoir autant de fois qu’ils le veulent en tripatouillant la constitution en leur faveur… Ils sont un danger pour le panafricanisme et pour le peuple africain, voilà pourquoi nous devons nous liguer contre eux pour les chasser du pouvoir en Afrique.

A PART SIMON KIMBANGU, Y-A-T-IL D’AUTRES EXEMPLES ?
Oui… Il s’agit d’André Matsoua au Congo Brazzaville, l’autre côté de la rive du fleuve Congo. En 1923, André Matsoua s’est engagé dans un régiment de tirailleurs sénégalais. Pendant deux ans, il a combattu sur les fronts marocains et est devenu même sous-officier de l’armée française. Il sollicita alors la citoyenneté française et l’a obtenue sans difficulté. En 1926, il crée à Paris une association dénommée Association des originaires de l’AEF et du Congo belge…

QUEL ÉTAIT L’OBJECTIF DE CETTE ASSOCIATION QU’IL CRÉE EN FRANCE A CETTE ÉPOQUE-LA ?
C’était une association de secours mutuel et de bienfaisance, comme il l’explique dans un document. Elle a avait pour objectif d’aider les membres. Par exemple au cas où un membre tombait malade ou est frappé par le chômage en France, la mutuelle lui venait en aide. Mais quelques années après, André Matsoua va utiliser cette association pour former une élite au niveau de toute l’Afrique équatoriale et du Congo belge. Dans la stratégie de Matsoua, cette élite devra assumer l’émancipation des peuples dans l’amitié avec la France. Ainsi en 1928, il envoie en AEF et au Congo belge des délégués pour collecter des fonds et expliquer aux populations, les objectifs de l’association. Les Africains accueillent positivement l’Association. Convaincu du soutien de ses frères Africains, Matsoua va engager contre la France son premier combat. Dans deux lettres adressées au président du conseil, Raymond Poincaré, il proteste contre le régime de l’indigénat qui maintient les colonisés dans le travail forcé, et dans une incapacité politique. André Matsoua va stigmatiser les pratiques abusives des sociétés de commerce françaises qui nuisent au développement de l’AEF… Une partie la presse française et quelques hommes politiques le soutiennent.

QUELLE FUT LA RÉACTION DE LA FRANCE ?
Vous l’imaginez sans doute ! Elle fut violente… De nombreux délégués et membres de l’Association sont arrêtés et enfermés par les autorités coloniales françaises de Brazzaville. L’Association est alors dissoute et interdite en AEF et même en France. Matsoua est lui-même arrêté à Paris et transféré au Congo. Tous les Congolais se rendent alors compte que les Blancs entravent l’émancipation des Africains à travers l’arrestation d’André Matsoua. Pour la première fois, ils prennent vraiment conscience de leur situation. Matsoua et ses compagnons sont condamnés à trois ans de prison et à dix ans de déportation au Tchad à la prison de Fort-Lamy.

ENCORE LA DÉPORTATION…
Oui, la déportation est l’une des armes des occidentaux contre les Africains depuis toujours. La CPI est la nouvelle forme du tribunal indigène. La Haye est le pays de déportation comme le fut le Tchad (prison de Fort-Lamy) pour André Matsoua, le Gabon (prison de Ndjolé) pour Samory Touré… Aujourd’hui la prison de la Haye est le lieu de déportation des Africains qui refusent de se plier à la volonté des occidentaux. C’est dommage que les éminents intellectuels africains n’éclairent pas les peuples Africains pour mettre en minorité les présidents que les occidentaux placent de force à la tête des Etats Africains pour piller les richesses du continent. Je soutiens toujours que les intellectuels Africains ont abandonné leur mission de prendre parti pour le peuple et de le défendre. Il faut y penser vraiment.

MATSOUA EST-IL RESTE LONGTEMPS EN PRISON ?
Non ! En 1935, André Matsoua réussit à s’évader de façon courageuse et mystérieuse. Puis, par mille efforts soutenus par ses camarades, il regagne la France. Dès son arrivée à Paris, il tente de relancer l’Association. Mais, sur une décision ministérielle, l’Association est dissoute définitivement. André Matsoua se rend alors compte qu’un danger le guette. C’était en 1939. Espérant ainsi forcer la reconnaissance et l’estime de la France, il s’engage dans l’armée française dès que la seconde guerre éclate. Malheureusement, il est blessé au front dès les premiers jours de combat à la frontière Franco-Allemande. Et pendant sa convalescence à l’hôpital de Beaujon à Paris, il est arrêté sur la demande du gouverneur général Boisson sous prétexte qu’il collabore avec l’ennemi… Triste sort d’Africain ! André Matsoua fut transféré discrètement au Congo puis incarcéré pendant de longs mois. Alors qu’il était citoyen français, il fut traduit devant un tribunal indigène. Le 08 février 1941, au cours du procès qui se déroule à huis clos, Matsoua est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Victime de mauvais traitement, il meurt le 13 janvier 1942 à la prison de Mayama…

VRAIMENT TRISTE !
Oui, quelle tristesse vraiment ! Le rapport administratif officiel déclare que Matsoua est mort de dysenterie, alors qu’aujourd’hui, grâce au témoignage de Monseigneur Auguste N’Kounkou cité par plusieurs sources dignes, on sait qu’André Matsoua est mort à la suite d’une bastonnade. En effet, le 13 janvier 1942 quand Monseigneur Auguste a appris que Matsoua allait mal dans la prison de Mayama, il s’y était rendu pour lui proposer les derniers sacrements. N’oubliez pas qu’André Matsoua était chrétien catholique et catéchiste très réputé pour son intelligence. Malheureusement quand le prélat catholique arrivait à la prison de Mayama ce 13 janvier 1942 là, Matsoua était déjà mort à cinq heures du matin à la suite d’une bastonnade la veille… Bastonnade qui provoqua chez lui des vomissements de sang.

PEUT-ON CROIRE AU TÉMOIGNAGE DU PRÉLAT CATHOLIQUE ?
Bien sûr ! Monseigneur Auguste N’Kounkou est né le 11 mai 1909 et il est mort le 03 juillet 1982. Il a été de son vivant un célèbre évêque au service de l’église catholique. Il parait qu’il fut le premier prêtre noir du clergé catholique ! Son témoignage est donc crédible. André Matsoua a simplement été assassiné parce que son engagement gênait les intérêts français. Plusieurs documents crédibles citent Monseigneur Auguste N’Kounkou.

COMMENT A RÉAGI LA POPULATION EN APPRENANT LA MORT D’UN TEL LEADER?
La réaction se situe à deux niveaux. Le premier niveau, c’est que la population ne voulait pas croire que Matsoua est mort tant qu’elle n’a pas vu son corps. Evidemment, pour empêcher une véritable crise, Matsoua a été enterré dans la clandestinité totale le même jour de son décès. Le second niveau, et c’est ce qui fait l’intérêt de cet entretien, c’est que le mouvement créé par feu André Matsoua pour émanciper ses frères Africains, s’était simplement transformé en une église, au lieu de créer une conscience politique. C’est là que je voudrais encore attirer l’attention de mes camarades africains sur ce que j’appelle messianisme dans la lutte panafricaniste ou messianisme politique. Comment peut-on vider un si noble combat de sa substance pour en faire un simple opium, une simple église ? Et depuis le 13 janvier 1942, certains Congolais croient que Matsoua n’est pas mort et qu’il reviendra libérer le Congo. Une église matsouaniste est née au Congo, où Matsoua est idéalisé même encore aujourd’hui.

COMME CE FUT LE CAS DE SIMON KIMBANGU AU CONGO BELGE …
Exactement ! La preuve c’est que les mêmes thèmes bibliques laissés par le kimbanguisme foisonnent dans l’église matsouaniste dont la foi repose sur le retour d’André Matsoua en messie sauveur, libérateur…Voilà d’où vient le thème messianisme dont je parle souvent. Au lieu de créer une conscience politique, le combat politique de Matsoua, s’est plutôt transformé en une église où les adeptes ont composé des cantiques, des prières qui lui sont adressées pour qu’il revienne parmi eux et qu’il poursuive son œuvre émancipatrice. Ainsi depuis 1942, des milliers d’hommes continuent d’attendre le retour d’André Matsoua au Congo Brazzaville pendant que les puissances impérialistes pillent les richesses. Simplement triste ! Regardez le Congo aujourd’hui ! A qui profite son pétrole ? Aux congolais ? Un peuple congolais pauvre pourtant un si riche pays.

NOUS SOMMES A LA FIN DE NOTRE ENTRETIEN. QUEL APPEL LANCEZ-VOUS AUX AFRICAINS ?
Jean Ziegler, dans « Main basse sur l’Afrique » écrit : « le panafricanisme refuse toute idée d’assimilation, d’intégration à l’univers du dominateur » J’interpelle les intellectuels Africains qui ont abandonné leur mission aux côtés des peuples Africains pour être complices des suppôts des occidentaux. Notre mission est de nous unir pour sortir l’Afrique de la misère. Est-il normal que les Africains soient pauvres alors qu’ils vivent sur un continent riche ? Nous devons tous prendre conscience de cette mission : une Afrique riche, un peuple riche ! Le chemin de la lutte nous a été déjà tracé. En 1921, Simon Kimbangu a dit: « Que les Blancs envahisseurs, source de souffrances s’en aillent… » S’est-il trompé ? Il suffit de regarder les souffrances des Africains aujourd’hui encore ! Les Blancs continuent de piller les richesses du continent pour bâtir la grandeur et la puissance occidentales, pendant que les Africains continuent d’être pauvres. Oui, pour la dignité de l’Afrique, nous devons être fermes comme Ahmed Sékou Touré et dire « non » à ce pillage des richesses du continent organisé par les impérialistes. N’oublions pas que Ménélik II a dit : « L’Éthiopie n’a besoin de personne, elle tend les mains vers Dieu ». Là où des Africains font des calculs politiciens mesquins pour être les suppôts des impérialistes, Ahmed Sékou Touré a dit « non » à De Gaulle, à la France impérialiste avec toutes ses promesses fallacieuses qui maintiennent aujourd’hui encore, le riche continent africain dans la servitude occidentale. Nous ne voulons plus d’une Afrique riche avec des populations pauvres. Nous voulons une Afrique riche avec un peuple riche.

Entretien réalisé par Gilles Agboton, journaliste indépendant, Cotonou
agbotong@gmail.com

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