Hommage à Paul Akoto Yao : La fin d’un brillant esprit

2879

[ Publié / Modifié il y a

Le mardi 17 janvier 2023, s’est éteint le premier agrégé en sciences naturelles de Côte d’Ivoire qui fut, entre autres, ministre de l’Education nationale de son pays pendant 12 ans.
Il aimait à se présenter ainsi : « Professeur agrégé, ancien ministre de l’Éducation de Félix Houphouët-Boigny de 1971 à 1983 ». Etait-ce une manière de faire le distinguo entre son époque et celle des autres qui lui ont succédé ?

Sans doute que oui. Il avait le profil de l’emploi, du brillant élève d’abord du primaire à Béoumi, Issia, Adzopé ; du secondaire (Bac série sciences expérimentales), ensuite du supérieur qu’il fit au Lycée Chaptal, en prépa au concours d’entrée à l’École normale supérieure de Saint-Cloud (en France), sciences naturelles, jusqu’à son agrégation aux premiers âges de nos indépendances, en 1966 ; et enfin de celui qui aura appris à assumer cette haute charge de formation des hommes et des femmes pour demain.

Les années fastes de l’école ivoirienne

Oui, il avait le profil de l’emploi pour ce secteur qui tenait à cœur au premier Président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, en termes de formation de qualité des fers de lance de demain qui allaient, dans une merveilleuse chaîne de générations, construire la Côte d’Ivoire. Car, très tôt, rentré au pays, professeur agrégé à l’École normale supérieure d’Abidjan, championne de l’Ivoirisation des cadres dans ce pays, il est tour à tour conseiller technique du ministre de l’Éducation nationale (1966-1968), directeur général adjoint de l’Enseignement (1969-1971) et ministre de l’Éducation nationale… « de Félix Houphouët-Boigny ».

Et jamais, sous lui, à l’ombre de Félix Houphouët-Boigny, il n’y eut une école ivoirienne avec des grèves intempestives, des congés anticipés, des turbulences intolérables tolérées par une association estudiantine. En ce temps-là, on parlait du Mouvement des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire, Meeci. Et seuls les plus brillants étaient élus présidents de section ou présidents nationaux.

Avec Akoto, l’école ivoirienne avait atteint des performances jusque-là encore inégalées, en qualité de formation surtout. En investissements scolaires aussi : les Grandes écoles, les coopérants, les affectations bien pensées des élèves, d’un point à l’autre de la Côte d’Ivoire, pour créer le nécessaire brassage des populations sans lequel l’unité nationale n’est qu’un vain mot.

C’était aussi l’école du décrochage des enseignants de la Fonction publique pour une formation de qualité ; du probatoire en première pour une mise à niveau avant le Bac, de l’Internat, des bourses pour tous et toutes, de toutes les nationalités, presque, dans la droite et grande vision du grand bâtisseur de la Côte d’Ivoire moderne. Y affluaient dans nos écoles, dans notre seule université, des élèves et étudiants de tous les pays, presque.

Paul Akoto Yao ? C’était l’école ivoirienne dans toute sa splendeur, avec un ministre qui maniait la langue française comme pas deux ; qui avait, en plus, à gérer d’irréductibles enseignants, têtes bien faites, bien pleines, opposants au régime du Pdci, au temps du parti unique : Francis Wodié, Memel Fôté, Marcel Etté, Bernard Zadi, Laurent Gbagbo…

Homme au parler libre…

Enseignant lui-même, il était considéré comme le défenseur de ce corps. Mais au-delà, c’était un esprit libre, dont la liberté d’expression contrariait plus d’un ; à commencer par le « vieux ». Il m’est revenu que c’étaient Usher Assouan, Lourougnon Guédé et lui qui portaient (toujours) la contradiction à « Nanan ». Par son excellent niveau de langue, il « écrasait », dit-on, les membres du gouvernement. Feu Bernard Zadi l’appelait « le magicien de la langue » !

Ses rapports avec le monde scolaire et universitaire étaient des plus excellents. Esprit libre, sous le parti unique, il autorisa la création d’un « canard » écrit par des étudiants, au ton libre. Qui tranchait avec ce qui se lisait dans le quotidien national Fraternité Matin ou s’écoutait à la Radio.

Dans un contexte de parti unique, cette liberté de ton de Campus-Infos, qu’animaient avec un talent certain des plumes de la presse bien connues aujourd’hui : Yao Noël, Doudou (Venance Konan)… n’eût pu s’exercer si ces animateurs n’avaient pas la caution de «Pablo». Ainsi l’appelaient, avec admiration, les élèves et étudiants de l’époque.

Ce membre du Bureau politique du Pdci-Rda, à partir de 1970, était dans ce parti, une conscience critique qui aimait la critique, les débats d’idées, imbu presque de son savoir, n’hésitant pas à croiser le fer avec les consciences universitaires. Il était aimé dans ce monde scolaire et universitaire, contestataire en permanence. Et cela devait bien agacer plus d’un. Puis un jour, contre toute attente, ce fut la chute de ce brillant ministre de l’Éducation nationale. Il ne s’en remettra pas.

La solitude

Un sachant témoigne : « À la suite de la grève du logement (Synesci), en 1983, Houphouët-Boigny ne fut pas content de lui. Il le soupçonnait même de coaliser avec les enseignants, car il avait pris fait et cause pour nous. Il avait de l’admiration pour Akoun et Ganin et sa liberté d’expression contrariait “le vieux” ». Ce fut le début de la traversée du désert, la sortie inattendue du gouvernement en 1983, à laquelle s’ajoute la fuite en exil de Laurent Gbagbo.

Des soupçons pèseront sur lui, d’avoir conseillé à Gbagbo de partir… Commencèrent alors la longue solitude, l’exil intérieur, le repli sur lui-même. Tous ses anciens collègues, ministres, tous ceux qui l’avaient connu, aimé (?), le fuirent.

Dans ‘’L’envol des tisserins’’, il écrit ceci : « Quant aux amis, ils ont toujours, sous le rire avenant, le venin de la duplicité et le fiel de la médisance et de la calomnie. Méfie-toi Koly de ceux qui te fréquentent et te pratiquent ». C’est dans ce contexte d’ailleurs, abandonné de tous, presque, que Tiburce Koffi le prit comme parrain de son mariage.

De cette épreuve terrible, ne sortira véritablement ce loup des steppes, l’intellectuel incompris dans sa société. Et même dans sa famille politique, avant l’aventure surprenante avec le général Robert Guéi. Il quitte, amer, l’Udpci, parti que le général putschiste avait créé, pour retourner au Pdci-Rda en 2014, après 15 ans de rupture ( ?).

Ambassadeur en Afrique du Sud, puis ministre des Affaires présidentielles en 1998 sous Henri Konan Bédié, il sera même battu aux législatives de 1995, à Sakassou, par son frère Félix. « La guerre des Akoto » à Sakassou lui laissa des blessures intérieures. Il me l’avait évoqué, en une phrase, sans plus, chez lui, il y a quatre ans, si mes souvenirs sont exacts.

J’avais élaboré une interview portrait de lui, en quinze chapitres, à paraître à FratMat Éditions. Il avait accepté le projet, mais il fallait que j’attende, attende… J’ai attendu en vain. Comme avec tant d’autres hautes autorités politiques de ce pays, du vieux parti notamment, qui refusent, pour quelles raisons, de témoigner pour l’histoire de notre pays.

La Fin

Le 7 novembre 2022, s’éteignait à Abidjan, Françoise Anne-Marie Akoto née Allaut. Elle fut mise en terre à Williamsville, le 22 novembre. Hospitalisé, Paul Akoto Yao ne put assister à ses obsèques. Un seul être vous manque… On peut dire qu’il a rejoint son épouse.

Lui au moins, il aura laissé pour l’histoire de notre pays, des écrits, non seulement sur la fonction qu’il a occupée, mais aussi sur le rôle qu’il a voulu jouer dans son pays, en tant que conscience libre, conscience éclairée. On relira donc: Cent ans d’histoire de l’enseignement en Côte d’Ivoire ; De l’école à la Nation (1980) ; L’envol des Tisserins (1986) ; L’escalier aux sept marches (1992)…

Il nous laisse ce message aussi, texte paru en 2013 dans Fraternité Matin pour la commémoration des 20 ans de décès de Félix Houphouët-Boigny : « Et voilà que depuis vingt ans, la colère et la malédiction du Pharaon se sont abattues sur la Côte d’Ivoire, comme le prix à payer à cette insoutenable ingratitude (envers Félix Houphouët-Boigny). Pauvres inconscients que nous sommes, nous autres Ivoiriens, jouisseurs écervelés, sans vision du lendemain et sans perspectives pensées pour un avenir riche de promesses heureuses. Nous n’avons jamais su tirer les leçons de notre histoire passée et présente pour espérer des lendemains rayonnants pour les générations futures. Et pourtant, ce ne sont pas les hommes et les intelligences qui nous manquent, et que nous préférons ignorer et abandonner par je ne sais quel réflexe suicidaire atavique. 20 ans après Houphouët-Boigny, nous découvrons enfin, pantois et alanguis, avec des bouddhistes, que la vie est souffrance, tant Houphouët nous avait habitués à la splendeur de la vie facile dans la paix vécue et entretenue ».

Michel Koffi
Retrouvez l’article sur fratmat.info

PARTAGER