Haïti: Contribution relative à l’assassinat du Président Jovenel Moïse

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HAÏTI, L’ILE LA PLUS AFRICAINE D’AMERIQUE, ENTRE ARMES ET LARMES EST GRATUITEMENT A SANG A SANG POUR SANG

Je ne suis pas originaire de Haïti. J’aurais bien pu l’être. Je ne suis haïtien ni de naissance ni haïtien de nationalité. J’aurais bien pu être l’un ou ou l’autre et pourquoi pas l’un et l’autre. Je suis africain. Un humble africain. Mais il y a en moi quelque chose d’haïtien. Je peux donc dire que je suis aussi haïtien quelque part. Je suis haïtien dans l’âme et je suis haïtien de cœur. Je suis fraternellement et non moins profondément haïtien.
L’Afrique, mon continent et Haïti, “c’est mêm bitin »comme on dit en Guadeloupe mon deuxième pays et « se menm bagay la » comme on dit à Haïti. C’est-à-dire, c’est les deux bouts d’un même bâton. Le bâton de la misère à grande échelle, le bâton du chaos organisé, le bâton de la déchéance quotidienne des individus, le bâton des crimes économiques d’une honteuse oligarchie.
Ma jeunesse c’est littéralement consumé en Afrique. Je l’ai en grande partie consommée en Afrique. Ce n’est que deux mois après avoir soufflé les dix-neuf bougies de mes jeunes années que je me suis décidé à aller voir ailleurs pour échapper à la mort prématurée comme tant et tant d’autres de mes pairs ayant vite perdu les repères dans cette Afrique de nos pères. Je suis allé tenter ma chance sous d’autres cieux si tant qu’il y ait de chance pour un énergumène venu d’ailleurs, surtout d’une Afrique de plus en plus noire, en ces cieux lointains. Mais comme, on le dit: “Le pet sorti d’entre les fesses est parti se loger dans les narines en désespoir de cause parce qu’il n’a pas trouver meilleur accueil ailleurs que dans les narines malgré l’état de ces trous”




Oui, je suis allé souffler ailleurs avec l’espoir d’une vie meilleure. On en arrive à faire ces choix délicats et douloureux quand les rêves que l’on caresse quand on est jeune tournent en cauchemar de façon permanente. Dans mon enfance, j’ai vu des cadavres. J’ai vu défiler des morts devant moi. J’ai vu mourir des dizaines et des dizaines de garçons et de filles de mon âge par faute de soins. Certains avaient contracté une petite fièvre et n’ont pas pu s’acheter la plus petite nivaquine qui coûtait cinquante francs CFA. D’autres ont été emportés par le paludisme parce que déjà broyés et affaiblis par la faim et la malnutrition. J’ai vu des amis mourir sous les balles pour avoir tenté de voler du pain et des beignets à l’étalage sur les marchés. La misère a consumé et consommé de tas et tas de jeunes de ma génération.
Quand je suis arrivé en Europe, j’ai d’abord atterri dans une capitale rutilante sans gîte ni couvert. Puis j’ai poursuivi mon voyage dans une ville de moindre envergure. J’y ai rencontré des compatriotes africains mais aussi d’autres nationalités venus d’Asie et d’Amérique dont des haïtiens. Beaucoup m’ont ouvert les bras. J’y ai vécu une superbe fraternité afro-caribéenne. Puis, je suis revenu quelques années après dans la capitale rutilante. Un de mes plus proches amis était haïtien, un certain Gérald, Gérald Moïse. Il vit aujourd’hui aux Etats-Unis d’Amérique. Il navigue entre Miami et Petion-ville. Il m’a beaucoup parlé de son pays. Il m’a parlé de la souffrance de son peuple. Il m’a parlé de ses espoirs et des promesses de son pays. C’est de cette façon que j’ai connu Haïti en dehors des livres et des revues.




Je n’ai découvert véritablement Haïti qu’au milieu des années quatre-vingt-dix, grâce à un ami yoruba du Nigeria rencontré dans une grande école qui était en responsabilité dans une ONG -Organisation Non Gouvernementale – à l’occasion d’une mission humanitaire. En dehors de la souffrance de ce peuple, j’ai été subjuguée par son sens de l’accueil. J’ai rencontré à Haïti des gens humbles et de grande simplicité qui ne se prennent pas la tête et qui surtout ne prennent pas la tête. Des gens à qui sous d’autres latitudes, je n’aurais jamais eu accès sous quelque forme. Le peuple haïtien est un peuple qui avec courage, affronte les épreuves de la vie à l’instar des peuples africains. Il n’y a aucune condescendance en ce que je dis ici. Il y a une ingéniosité extraordinaire et une inventivité incommensurable chez ce peuple. L’immense talent de ses écrivains m’a toujours fasciné. Je n’ai jamais marqué d’arrêt lorsque je lis un écrivain haïtien. Je les dévore comme je dévore Calixthe. La très belle et talentueuse Calixthe Beyala. De Lyonel Trouillot à Gary Victor en passant par d’autres comme l’immense René Depestre. A Haïti, la vie s’invente au quotidien dans la peinture, dans les chants, dans la danse, dans la littérature au jour le jour.
En Afrique, quand j’étais enfant, dans une certaine sphère sociale, l’on se plaisait à gloser sur le miracle économique d’un pays et du bonheur de l’homme africain alors que des millions de citoyens mouraient faute de soins mais aussi de faim et de malnutrition.




Ajourd’hui, on ne parle plus de miracle mais d’émergence. Pauvre Afrique ! Afrique mon Afrique ! Afrique de piètres guerriers des savanes ancestrales !
Un miracle qu’on se plaisait à comparer aux prouesses économiques du Japon. Ah le culot ! Un miracle qui en réalité n’était que mirage. Tout comme l’émergence d’aujourd’hui n’est qu’immersion qui se paye au prix d’un endettement public lourd dans lequel on noie le peuple et on engraisse sa misère.
Je ne suis pas haïtien, mais j’ai vu l’insécurité parader dans ce pays. Pour une bouchée de pain, l’on peut se retrouver en quelques secondes quatre pieds sous terre. Les assassinats sont le lot quotidien sur l’ensemble du territoire et surtout à Port au Prince. Quand je vois donc l’haïtien qui pleure, cela me renvoie à ma propre condition en ma propre terre d’Afrique qui chaque jour devient une terre couchée par terre, une terre terre-à-terre avec ses rebelles sans cause, ses djihadistes et autres Boko-Haram.
Je sais donc ce qu’est la misère marquée par la maladie et la faim. Cette faim qui finit par signer la fin, ces maladies qui rongent et finissent par faire partir de l’autre côté de la rive et ce sang que l’on fait couler à flots autour de soi à chaque coin de rue.
Comme l’haïtien, être africain c’est naître dans le sang. C’est grandir dans le sang quand on a la chance de grandir avec pour certitude de finir dans le sang.
Il y a des siècles que Haïti saigne parce que saigné par des Saigneurs sans état d’âme. Etre haïtien, c’est grandir en attendant sa balle. C’est être à la manière africaine un enfant de la balle. C’est attendre la balle qui vous dévorera le souffle, où que vous soyez dans le pays, de Cap Haïtien à Port-au-Prince en passant par Gonaïves. Etre haïtien, c’est presser le pas vers l’au-delà.
Être haïtien, c’est pleurer, c’est crier. Mais depuis le temps que ça saigne.
Voilà des siècles que Haïti n’a de cesse de saigner, de saigner de flots, de lots de pots de sang.
Haïti saigne ! Haïti saigne ! Et c’est l’Afrique qui saigne !
Haïti pleure ! Haïti pleure ! Et c’est l’Afrique qui pleure !
Certaines personnes disent qu’il faut pleurer. Il faut que Haïti pleure. Mais je voudrais demander à ces personnes où vont vraiment atterrir toutes ces larmes versées. Où va ce sang que l’on fait couler sur ce petit territoire américain mais non moins de grandeur de 27.750 km2 avec une population de onze millions d’habitants situé dans les profondeurs de la mer des Caraïbes sur l’île d’Hispaniola.
Haïti, l’africaine, Haïti la plus africaine des îles caribéennes.
Haïtiens, peuple africain dans de multiples dimensions à plusieurs égards. Dans sa culture, Haïti est africain. Sa culture est la plus proche des cultures africaines. Dans la richesse de sa langue créole, Haïti est africain. Le parler haïtien est si particulier, si marquée par de nombreux emprunts aux langues africaines. Dans sa spontanéité d’accueillir l’étranger Haïti est africain. Alors que les complexes d’hébergement pour gens en mal d’exotisme et autres initiatives mercantiles font rage et font surtout des ravages dans les îles voisines, l’haïtien adopte à la manière africaine l’étranger de passage, etc.
Haïti digne avec une oligarchie indigne !
Haïti qui refuse de vivre une vie de boy dans un univers géographique où paradent des cow-boys !
Si seulement son africanité ne se limitait qu’à cela. Malheureusement, Haïti est habité de tous ces maux qui minent bon nombre de pays du continent africain. A Haïti les violences urbaines sont exacerbées. Les difficultés économiques sont endémiques. Les maladies sexuellement transmissibles en tout genre sont légion. La prostitution et malheureusement la pédophilie sont à un point élevé. Emigrer est devenue le rêve d’une grande partie de la jeunesse haïtienne aujourd’hui. A Haïti, le désert gagne du terrain avec la destruction sans borne de l’écosystème. Haïti est aujourd’hui devenue une terre de toutes les misères en proie à toutes les catastrophes naturelles. Et dire que cette terre de toutes les misères est aussi la terre de toutes les espérances et toutes les promesses. Haïti regorge au plan culturel de nombreux peintres, d’écrivains de très grande envergure, de musiciens de grands talents, d’ingénieurs de grandes compétences et autres docteurs qui font le bonheur de l’Amérique, du Canada, du Brésil, etc.
Voilà seulement quelques jours le monde apprend l’assassinat du Président Jovenel Moïse et de sa femme Martine Moïse grièvement blessée. Le comble de l’horreur qu’aucune situation ne saurait justifier !
Le Président Moïse a été un homme d’affaires prospère. Il a travaillé dur pour gagner sa vie. Une vie qu’il a fini par perdre sous des balles lâches, lâchement lâchées par la stupidité. Il est arrivé au pouvoir de la façon la plus démocratique qui soit sur la base d’un programme clairement exposé et contractualisé avec le peuple haïtien il y a quatre ans à peine en 2017. Il a été élu dès le premier tour avec près de 56% des voix. La réalité sociale et économique malheureusement n’a pas beaucoup évolué depuis malgré les initiatives prises par les différents gouvernements qu’il a mis en place. Le pays est resté gangréné par une misère galopante aux origines bien anciennes, par la corruption, par le règne du gangstérisme, par les viols et par les enlèvements de citoyens contre rançons et le trafic sans commune mesure de stupéfiants. Ce qui, ces derniers mois, a donné lieu à de vives contestations de son dernier gouvernement par la population.


Fort heureusement la grande majorité des haïtiens, partisans comme opposants, condamne cette barbarie qui a enlevé la vie à un enfant du pays de Toussaint Louverture.
Actuellement, la question qui est sur toutes les lèvres est celle-là:
Qui sont les auteurs – exécutants et commanditaires- de cet acte odieux ?
Les enquêtes ont immédiatement commencé aussitôt l’acte posé. En quelques jours seulement tout semble progresser. Ainsi, plusieurs personnes du commando ont été arrêtées. La plupart seraient des étrangers venus de Colombie au nombre de vingt-six personnes ainsi que deux américains d’origine haïtienne. Trois des vingt-six colombiens ont été neutralisés.
Selon le général Jorge Luis Vargas, le chef de la police colombienne qui a donné une conférence de presse à Bogota la capitale colombienne, les vingt-six colombiens impliqués dans cet assassinat auraient appartenu à l’armée nationale mais se seraient désengagés entre 2018 et 2020. L’un d’eux d’ailleurs, à en croire les autorités haïtiennes, Manuel Antonio Grosso Guarín aurait avoué que le commando a transité par Saint-Domingue, l’île voisine, pour entrer à Haïti le 6 juin 2021. Ce commando aurait planifié l’assassinat sur une période de trente-deux jours dans un hôtel, Royal Oasis Hôtel, situé à quelques minutes de la résidence du président Moïse.
Ce qui intrigue et interroge est la facilité toute déconcertante avec laquelle cet acte a été accompli et la passivité des forces commises à la protection du Président Moïse, restées sans réaction.




Deux membres du réseau de sécurité du président font l’objet d’une enquête dans cette affaire et sont actuellement entendus. Comme disent les anglais : “wait and see”.
Haïti, saigne. Et çà saigne à Haïti parce que Haïti est saigné par des malfrats, une bande de saigneurs corrompus !
Ça saigne à flots, de lots de pots de sang. Etait-ce bien encore utile de verser ce sang du Président Jovenel Moïse.
Dans sa déclaration de politique générale à l’occasion de sa prise du pouvoir, Jovenel Moïse avait fait la promesse de bouleverser la scène politique haïtienne gangrénée par l’oligarchie locale et étrangère. Il avait dressé des pistes d’actions prioritaires mais les tergiversations de certaines personnalités de l’administration ont fait traîner les choses. ll avait, dès lors, changé de gouvernement à plusieurs reprises. Le dernier premier ministre qu’il a nommé n’aura pas eu le temps de prêter serment.
Aussitôt la nouvelle de l’assassinat du Président appris, j’ai appelé mon ami Gérald, Gerald Moïse.
De sa voix, j’ai tout de suite compris qu’il était effondré, presqu’abattu, abattu autant que le Président haïtien. Sa voix qui perdait les mots perlait de maux. Elle était comme se débattant dans un dédale insondable. Tout comme Haïti, il était à court de souffle. Au fur et à mesure de l’échange la voix de mon ami est devenu plus tonique, plus combative et presque vivifiante : « depuis longtemps, Haïti n’est plus qu’un pays en lambeaux. Mon pays a été détruit, complètement détruit. Et maintenant Haïti détruit le peu d’espoirs qui fait de nous, des haïtiens. En tuant le Président, ils tuent en chacun de nous cette lueur d’espérance mais nous tiendrons parce que nous n’avons pas le choix. Nou ka tchin bé .
Ces blessures qu’on nous inflige, nous afflige. Mais nous en feront quelque chose de vivace pour que Haïti ne meurt pas parce que Haïti doit vivre. Et Haïti vivra tant qu’il nous restera des larmes pour étancher la soif de notre peuple dont certains voudraient voir pris au piège de son histoire ! »
Ils ont tué Moïse mais ils n’ont pas réussi à ensevelir l’espérance et la promesse de l’homme. Cette promesse faite à cette terre des hommes et des femmes africains des Caraïbes.

Dr Kock Obhusu
Economiste, Ingénieur

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