Gestion du COVID 19: et si l’Afrique assumait sa force ?

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Contribution sur la Gestion du Covid-19 par Ivoirian.Net

Le 27 février 2020, le premier cas de contamination au Covid19 venait d’être déclaré en terre Africaine plus précisément à Lagos, capitale économique du Nigéria. Au moment où le monde commençait à penser que le continent africain avait une sorte d’immunité face à cette pandémie qui faisait déjà, en début 2020, des ravages en chine et dans certains pays européens, le continent noir a été frappé de plein fouet, à son tour, par le virus du covid19.

Aujourd’hui, l’Afrique enregistre plus de 40.000 cas confirmés pour environ 1700 décès. Ces chiffres peuvent être considérés comme négligeables si on les compare à ceux que l’on recense en Europe et aux Etats Unis et même quand on les compare aux dégâts des épidémies répétitives qu’a connues l’Afrique depuis plus de 50 ans et dont les dernières sont, outre le Covid19, le choléra, le paludisme et l’épidémie Ebola qui ont causés plusieurs milliers de morts dans le continent noir.

Toutefois, à l’image du COVID 19, la progression de ces maladies a souvent été considérée, à tort ou à raison, comme lente compte tenu de la vulnérabilité des systèmes de santé en Afrique et en comparaison avec les effets qu’elles ont eus dans d’autres continents où elles se sont parallèlement fait déclarer.
Cet argument met en évidence une sorte de résilience développée au fil des années par les africains et le continent face aux crises sanitaires à grandes ampleurs.
Dans une analyse SWOT, on pourrait classer cet état de fait dans la case des forces et/ou des opportunités du continent et de ses peuples. C’est selon les raisonnements.
Et de ce point de vue, on est tenté de se poser la question suivante : et si l’Afrique assumait sa force ?
L’objectif d’une analyse SWOT c’est, entre autres, de déterminer ses forces pour s’y adosser afin de relever le défi. Et dans le cas de l’Afrique, le défi actuel serait de continuer à faire tourner l’économie qui, à coup sûr, va subir les conséquences douloureuses de l’après Covid.

D’ailleurs, ces conséquences sont déjà perceptibles avec le ralentissement des activités économiques et la vulnérabilité qu’il induit pour plusieurs familles africaines vivant grâce à l’économie informelle. Une telle situation a été favorisée par l’application du confinement dans certains pays et la fermeture de certains commerces dans d’autres. On sait tous qu’en Afrique le secteur informel est le premier secteur pourvoyeur d’emplois. Et une bonne partie des agents de l’informel s’active dans le sous-secteur informel de survie c’est-à-dire qu’ils développent, au jour le jour, des activités à finalité alimentaire qui génèrent un revenu qui dépasse rarement le minimum vital.

Dès lors, au regard de la situation, nul doute que la prolongation des mesures drastiques de prévention du Covid constitue une menace pour la survie de centaines de milliers de familles africaines. Autrement dit, en plus de devoir faire face au Covid, ces familles seront obligées de subir les lourdes conséquences économiques qui vont en résulter. Et ce ne sont pas les aides alimentaires fournies par les Etats qui vont permettre aux « gorgorlous » (débrouillards) d’éviter le « corona-misère ».

Bien évidemment, la crise économique qui s’annonce constitue pour cette classe pauvre une menace à l’accès et l’exercice des droits économiques. Un droit dont l’effectivité a longtemps reposé sur le développement d’activités économiques informelles ; ce pour faire face à l’incapacité des Etats à développer des politiques d’emplois pertinentes et efficaces.
C’est pourquoi, deux mois après l’apparition du Covid 19 en Afrique, il nous parait évident qu’il est encore temps de redresser la balance économique et de réorienter voire repenser la stratégie de riposte des Etats africains face à cette pandémie. S’il y’a une chose à retenir de l’historicité épidémiologique africaine, c’est que malgré toutes les épidémies répétitives que le continent a connues et quelque soient les difficultés et les nombres de morts que l’on a compté par centaine voire par millier, l’Afrique s’est toujours montrée résiliente.
L’arrêt brusque des activités économiques n’a jamais été une option africaine de lutte contre les pandémies. Aujourd’hui, on se rend compte que cette décision, loin d’être une stratégie pensée sur la base de l’analyse de l’imaginaire africaine des épidémies, est le fruit d’un manque de sérénité et d’une peur construite sur la base d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de l’occident. En effet, on a pensé que si l’occident est vulnérable nous le serons forcement. Nous avons certes conscience que la mondialisation nous oblige à penser global mais elle ne doit pas nous pousser à reprendre les modèles de penser et d’action du maitre colon car nous appartenons à des histoires et des contextes différents.
Contrairement à l’occident, l’économie africaine repose sur le secteur informel et les sociétés africaines sont des sociétés de consommation. Dans une telle configuration, travailler au jour le jour pour se nourrir n’est peut-être pas une option viable, mais c’est une solution qui permet à des milliers de ménage africains de survivre face à la pauvreté.
Ce n’est donc pas le fait de l’insouciance ou de l’inconscience si bon nombres d’africains craignent plus la famine que le Covid 19. En réalité, en Afrique, les épidémies et les pandémies sont contextuelles (passagères) alors que la famine est durable. Donc, l’option actuelle consistant à penser le bien-être et la sécurité sous l’angle purement médicale n’est viable que pour les classes aisées, dont les appels au confinement sonnent comme un manque d’empathie.

Au contraire, l’Afrique doit envisager l’option de vivre avec l’épidémie. Cela suppose donc de maintenir haut le niveau d’alerte et d’opter pour les mesures barrières tout en laissant les activités économiques, surtout informelles, se développer pour permettre aux familles vulnérables de ne pas souffrir doublement à la fois du covid 19 et de la famine.
Voilà le défi de l’Afrique. Et, ce défi suppose donc de faire un diagnostic exhaustif de toutes ces épidémies que le continent a pu vaincre pour tirer des leçons utiles de notre histoire épidémiologique.

Parlant de l’histoire, elle nous a suffisamment appris que notre force ne réside pas dans le suivisme, elle est sûrement ailleurs. Il est donc temps pour nous de dépassionner le débat et de réorienter notre raisonnement afin de nourrir notre stratégie de riposte de nos expériences anciennes et de nos spécificités locales.
La pandémie fera surement des dégâts mais si on ne revoie pas notre stratégie, la crise économique qui attend au bout du tunnel en fera pire. En effet, en plus des morts qu’elles peuvent générer, les crises économiques déstructurent les liens sociaux et créent une fracture sociale qui active, à son tour, la bombe sociale que le secteur informel à toujours permis de désamorcer.

A l’image d’un cercle vicieux, nos soi-disant sauveurs nous prêterons encore de l’argent pour nous aider à gérer la crise post-covid. Ce faisant, ils vont nous imposer des modèles d’action et des restrictions de dépenses publiques.

L’histoire, encore elle, nous apprend également que ce scénario n’est pas nouveau en Afrique.
Mais encore une fois on fait fi de l’histoire, mais elle est têtue. Le débat sur l’annulation de la dette africaine prouve, à suffisance, que ceux qui sont chargés des politiques publiques africaines ne se sont pas donnés la peine de pousser la réflexion pour envisager qu’une solution africaine était possible face à cette crise ou au moins pour interroger les capacités de l’Afrique à tenir debout sur ses pieds de géants après cette crise.

Tout porte à croire que nos dirigeants, influencés par l’imaginaire occidentaliste, ne croient pas en notre capacité à assumer notre propre destin.
Comme l’a si bien dit l’économiste Felwine Sarr, demander l’annulation de la dette africaine c’est continuer à nous mettre dans une position de subalternité, c’est-à-dire dans une position de quémandeur alors que nous devrions plutôt traiter avec nos pays frères des autres continents en partenaires. Faut-il rappeler que le Japon est le pays le plus endetté au monde. Il est suivi des pays européens et d’Amérique. Les pays africains viennent donc en dernière position dans ce classement. Et paradoxalement, ce sont les pays les moins endentés au monde qui implorent le pardon des institutions de breton Wood, aidés en cela par leur parrain français qui, comme toujours, se positionne en ami pour tirer les ficelles après.

Pourquoi devons-nous toujours être les champions de la mémoire courte et de la vision à court terme ?
L’exemple du Covid-19 montre que les pays vers lesquels nous nous tournons et que nous citons en modèle, ont aujourd’hui mille fois plus de problèmes que nous.
Si nous craignons de subir la catastrophe plus que les autres c’est parce que nous avons décidé de leur confier notre destin en ignorant nos savoirs endogènes et nos capacités de résilience. Heureusement que l’exemple du Madagascar, avec la découverte de l’Arthémisia comme remède au Covid, nous rappelle que tout n’est pas perdu.
L’Afrique ne doit pas devoir son salut à autrui.

Ibrahima Tonton CISSE ∞ Ismaïla Bour SENE

Ibrahima T. CISSE est Consultant, spécialiste en développement et gestion de projet
Dakar, Sénégal

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