FIF : Didier Drogba a les compétences et les contacts nécessaires pour moderniser le football ivoirien. Par Ben Zahoui-Dégbou

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Image.: Metro Ecuador

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Le 23 avril 2022 sera une date historique pour le monde du football en Côte d’Ivoire après deux ans d’attente dans une normalisation forcée. En effet, ce jour-là, la Fédération Ivoirienne de Football (FIF) connaîtra son président à l’issue d’une assemblée générale à Yamoussoukro, capitale politique de notre pays. La question du parrainage des candidats à la présidence de la FIF, qui semblait être orientée vers « un intrus dans la Mafia » du football ivoirien, en occurrence Didier Yves Drogba Tébily, a été définitivement réglée. La Fédération Internationale de Football Association (FIFA) fondée en 1904 à Paris et la Confédération Africaine de Football (CAF) créée en 1957 à Khartoum, ont dû par expérience, réagir de justesse et efficacement pour harmoniser quelques points des statuts de la FIF, notamment l’article 47, avec le code d’éthique de la FIFA.

Cet article stipulait que « Le candidat à la présidence de la FIF, doit être présenté avec sa liste de membres du Comité exécutif par un collectif de huit (8) membres actifs de la FIF, à savoir trois (3) clubs évoluant en L1, deux (2) clubs évoluant en D2, deux (2) clubs évoluant en D3 et un (1) groupement d’intérêts du football ». Pour la FIFA cette disposition de parrainage par catégorisation, donnait largement un pouvoir de blocage injustifié aux clubs évoluant dans la ligue 1. Selon l’instance dirigeante du football mondial, ceux-ci pouvaient s’entendre pour empêcher tout candidat non présenté par les clubs de la ligue 1 d’accéder à la présidence de la FIF. En outre des rumeurs courraient sur l’achat de parrainages par des certains candidats. Finalement l’idée de 4 parrainages sans catégorisation a été admise par tous. Il faut signaler qu’en décembre 2020, la FIF avait été mise sous tutelle par la FIFA à travers un Comité de normalisation pour gérer le football ivoirien et préparer justement l’élection de son président le 23 avril prochain.

Alors, comment pouvait-on imaginer cette élection sans Didier Yves Drogba Tébily ? Pendant plus de dix ans, cet ancien international aux 106 sélections en équipe nationale a porté haut les couleurs de son pays à travers l’Afrique et le monde. Il a été cadre dans plusieurs équipes européennes de premier plan, une américaine et une asiatique. L’ancien joueur de Marseille (2003-2004) a allié sport et étude dans son projet de vie. Disons qu’il a fini ses études universitaires avant de lancer véritablement sa carrière professionnelle. Didier Yves Drogba Tébily est expert-comptable agréé et ce ne pas rien et dans le milieu du football en Europe.

Didier Drogba pourrait remettre en cause l’ordre établi une fois élu.

Ses parents voulaient qu’il aille à l’école et son oncle Michel Goba, ancien professionnel de football du Stade brestois qui l’a emmené en France, a su guider intelligemment les pas de son neveu pour répondre à leurs aspirations légitimes. Il serait superflu, voire inutile, de continuer à parler de la carrière de l’ancien attaquant du club de Chelsea (2004-2012), tant son parcours élogieux est connu de tous. Concentrons-nous donc sur l’élection du 23 avril prochain. Beaucoup d’Ivoiriens et d’Africains de la diaspora ne comprenaient pas très bien l’imbroglio provoqué par le parrainage des candidats à la présidence de la FIF. Ils y voyaient une démarche injuste et antidémocratique pour écarter un candidat gênant qui, une fois élu, pourrait certainement remettre en cause l’ordre établi dans le milieu du football ivoirien. En effet, celui-ci est à l’image du pays où tribalisme, incompétence, népotisme et corruption font bon ménage depuis belle lurette loin des principes de la bonne gouvernance. Les résultats des derniers audits des Sociétés d’État diligentés par le président Alassane Ouattara, montrent bien que la corruption et la mauvaise gouvernance ont encore la peau dure au bord de la lagune Ébrié.

Jonas Zadi indique d’ailleurs dans sa thèse de Doctorat en droit (2013) que « la bonne gouvernance est une thérapie, mise en place par les institutions de Bretton Woods et les Nations Unies, afin de sortir les États africains, souvent corrompus, du tunnel de la misère et du sous-développement, mais elle s’est révélée inefficace. La bonne gouvernance dans sa mise en place, en Afrique et en Côte d’Ivoire, fait face à un monde où le jeu politique est influencé par des liens claniques, familiaux, tribaux qui mettent l’intérêt des groupes au-dessus de l’intérêt général avec une prime accordée à l’opacité dans la gestion des affaires publiques ».

Les 81 membres statutaires de la FIF qui vont voter le 23 avril prochain leur président avec au total 133 voix, doivent mettre en avant l’intérêt supérieur des footballeurs (amateurs et professionnels), des clubs, des supporters et l’honneur de notre pays et non leurs intérêts personnels. Rappelons que les statuts de la FIF précisent bien que les 14 clubs de la Ligue 1 ont chacun trois voix, les 24 de la Ligue 2 ont chacun deux voix, les 38 de la D3 ont chacun une voix et les 5 groupements d’intérêt ont chacun une voix.

Les membres statutaires de la FIF ont la responsabilité historique de faire renaitre le football ivoirien.

Les présidents des clubs et des groupements d’intérêt ont la lourde responsabilité de faire renaître le football ivoirien en coupant définitivement avec l’ordre ancien incarné notamment par Sory Diabaté et Idriss Yacine Diallo. Ces deux hauts cadres du pays que je connais bien, le dernier a été directeur financier de la RTI (1990-1992), appartiennent à « l’ancien système de gestion opaque » basé sur le mercantilisme et le clientélisme. La question fondamentale qui se pose est la suivante : Est-ce qu’une fois élus, Sory Diabaté et Idriss Yacine Diallo, bien qu’expérimentés et compétents dans le management, auront les moyens et le courage de sortir de la « Mafia » qui s’est installée dans la Maison de verre de Treichville depuis plusieurs décennies ? La réponse est naturellement non. Et c’est à ce niveau que Didier Yves Drogba Tébily, ancien footballeur de haut niveau, expert-comptable agréé et puissant homme d’affaires, pourrait être une bonne porte de sortie pour amorcer une nouvelle ère du football ivoirien.

Comme le dirait l’autre, à Abidjan on se connaît tous. Et objectivement parlant, Didier Drogba apportera un grand plus au football ivoirien et africain. Il faut sortir du vieux système de gestion qui ne peut favoriser le développement du ballon rond où les pratiques peu orthodoxes continuent d’être la règle. Les marchés gré-à-gré, les rétrocommissions, les gains opaques des droits de télévisions, la maltraitance des clubs, les détournements des budgets de sponsoring et des subventions de l’État sont les principaux éléments de ce système bien établi. Le football est certes un sport, mais aujourd’hui, il est devenu une véritable industrie avec des firmes, des financiers, des joueurs et leurs familles, des agents, des droits de diffusion de télévision, des marques, des infrastructures, et des sponsors. La Côte d’Ivoire est un grand pays avec beaucoup de potentialités économiques qui peut mettre en place les structures d’une vraie industrie du football. Elle dispose de ressources humaines suffisantes à cet effet. Les équipes ivoiriennes de football peuvent devenir de vraies entreprises à l’instar de celles d’Europe. Celles-ci ont une bonne tradition de gestion qui attire des investisseurs étrangers notamment russes, américains et qatariens.

Par le passé, le football a été essentiellement marqué et contrôlé par des hommes d’affaires influents. En Côte d’Ivoire, on peut citer Simplice Zinssou pour l’Africa Sport et Maître Roger Ouegnin pour l’ASEC d’Abidjan. En France, il y a eu Bernard Tapie (1943-2021) à Marseille, et il y a encore Jean-Michel Aulas à Lyon. Ces puissants hommes d’affaires ont longtemps eu la mainmise sur le monde du football en étant au contrôle des plus grands clubs. Plus récemment encore des milliardaires chinois ou russes sont entrés dans le milieu du football européen. Le Chinois Wan Jialin, PDG de Wanda, a racheté 20 % de l’Atletico Madrid tandis que le Russe Dimitry Ribolovlev s’est offert le club de l’AS Monaco.

Le football est devenu une industrie qui attire des fonds d’investissements et Didier Drogba est atout pour le sport roi en Côte d’ivoire.

Aujourd’hui, ce sont les grands fonds d’investissement qui font leur entrée dans le monde du football. Dernier exemple en date : le fonds américain Ares Management a réalisé son premier mouvement d’ampleur au sein du football européen en faisant son entrée dans le capital de l’Atletico Madrid à hauteur de 34 %. Le rapprochement entre fonds d’investissements et équipes de football n’est pas une tendance nouvelle. Depuis une dizaine d’années, on observe un réel intérêt des fonds d’investissements pour le football qui, comme je l’ai dit plus haut, est considéré aujourd’hui comme une industrie à part entière.

On peut citer par exemple Silver Lake qui a acquis fin 2019, 10 % (460,6 millions d’euros) du capital social du City Football Group, maison mère de Manchester City. Depuis 2015, China Media Capital détient 13 % (368,5 millions d’euros) des actions de cette équipe anglaise qui vaut désormais 4,8 milliards d’euros. Notons que Manchester City appartient à l’Émirati cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan, membre de la famille royale d’Abou Dabi. On peut citer aussi l’exemple de l’AC Milan qui est devenu la propriété d’Elliott Capital Management. Rappelons que Silver Lake et Elliott Capital Management sont des sociétés américaines de capital-investissement mondialement connues.

Les exemples des fonds d’investissement qui interviennent en général dans le domaine du sport et en particulier dans le secteur du football sont nombreux, mais ce n’est pas l’objet de ce papier. Il se trouve que dans le cadre de mes recherches doctorales en Commerce International sur les IDE (Investissements Directs Étrangers), l’évocation de la Côte d’Ivoire, notre riche et beau pays, rime avec la popularité de Didier Drogba. Son nom revient inévitablement dans mes prises de contact et entretiens avec des hommes d’affaires et aussi, des acteurs institutionnels du Commerce International. L’ancien capitaine des Éléphants est un homme d’affaires bien connu en Afrique et en Europe en Amérique qui peut apporter beaucoup au football ivoirien avec son carnet d’adresses rempli, et je sais de quoi je parle. L’enfant de Yopougon, vaste commune au nord d’Abidjan, est respecté et adulé partout dans le monde sauf dans son milieu naturel en Côte d’Ivoire. Ne dit-on pas que « nul n’est prophète en son pays » ? Cette expression qui date du XVIIe est une paraphrase de la traduction des paroles prononcées par Jésus de Nazareth vers l’an 30, selon l’Évangile de Luc (4, 24) : « Mais, ajouta-t-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie ». Pour rappel, lorsque Jésus revint dans sa ville d’origine, Nazareth, tout le monde se moqua de lui et le considéra comme un simple fils de charpentier alors qu’il était le fils de Dieu. Moralité, généralement, on a moins de succès dans son propre pays qu’ailleurs ; c’est parmi les siens qu’on a le moins de chances d’être cru et aimé, qu’on en impose le moins.

Didier Drogba est presque « vomi par certains de ses anciens camarades » de l’équipe nationale. Heureusement que beaucoup d’Ivoiriens l’aiment. Mais malheureusement, ce sont seulement les 81 membres statutaires de la FIF qui voteront le 23 avril prochain. En accomplissant ce devoir citoyen, ils auront à cœur de faire entrer le sport roi ivoirien dans « la mondialisation » en se conformant aux normes internationales de gestion avec l’élection de Didier Yves Drogba Tébily qui, comme Samuel Eto’o Fils au Cameroun fera mentir les réactionnaires anachroniques du milieu du football Africain.

Ben ZAHOUI-DEGBOU, Géographe et Journaliste spécialiste de Géopolitique. Doctorant en Commerce International (IDE en Afrique).

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