Coup d’État à Bamako: la Cedeao ferme-t-elle les yeux sur la réalité malienne?

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AFP: Stringer

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Les chefs d’État de la Cedeao ne veulent laisser aucune autre marge de manœuvre à la junte malienne que celle de rétablir Ibrahim Boubacar Kanté dans ses fonctions. Une position inflexible qui semble ignorer la réalité populaire du putsch du 18 août et qui ferme les yeux sur la violation de l’ordre constitutionnel dans d’autres pays.

La posture radicale affichée par les dirigeants de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) contre le changement de régime survenu le 18 août au Mali peut-elle tenir dans la durée ? Inflexibles, les chefs d’État réunis en session extraordinaire par visioconférence, ce 20 août, ont demandé le «rétablissement immédiat du Président Ibrahim Boubacar Keïta» dans ses fonctions «conformément aux dispositions constitutionnelles de son pays». Déniant «toute forme de légitimité aux militaires putschistes», ils exigent également «le rétablissement de l’ordre constitutionnel».

Comme rappelé par le chef de l’État sénégalais Macky Sall, «le coup de force contre un Président élu constitue une violation du protocole de la Cedeao sur la démocratie et la bonne gouvernance». Mais à contre-courant, Alioune Tine, président-fondateur du think tank AfricaJom Center interrogé par Sputnik, estime que, en réalité, la Cedeao ne dispose pas d’un mécanisme de suivi pour la mise en œuvre de ce protocole.

«Ceux qui violent les Constitutions, ce sont souvent les chefs d’État eux-mêmes. Trop souvent, ils ne respectent aucun des grands principes qui encadrent le fonctionnement démocratique d’un pays. Ils violent la séparation des pouvoirs, transforment l’indépendance de la justice en dépendance à leur bon vouloir, tripatouillent les textes constitutionnels… C’est cela le vrai mal dans un certain nombre d’États de la Cedeao.»
«Et les chefs d’État qui violent leur Constitution»?
Le protocole additionnel de la Cedeao sur la démocratie et la bonne gouvernance, adopté à Dakar en 2001, interdit «tout changement anticonstitutionnel (…) de même que tout mode non démocratique d’accession ou de maintien au pouvoir» dans les quinze États de la communauté.

«Un coup d’État militaire est forcément perceptible. Il est spectaculaire, il se voit et attire les regards, suscite des interrogations. Mais un coup d’État réalisé contre la Constitution par un Président en exercice qui se débrouille ensuite pour lui donner ensuite un habillage légal et institutionnel me semble aussi, voire plus, dangereux comme rupture de l’ordre constitutionnel», s’insurge Alioune Tine.
Pour sa part, Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), affirme que le putsch du 18 août est une conséquence de l’échec de la médiation entreprise par la Cedeao auprès des parties maliennes en conflit.

Après la mission ratée de la délégation ministérielle dirigée par l’ancien Président nigérian Goddluck Jonathan, cinq chefs d’État (Niger, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria et Sénégal) avaient pris le relais le 23 juillet à Bamako. Sans succès.
La Cedeao face à ses échecs
«Le coup d’État réussi par la junte malienne confirme que les missions successives de la Cedeao à Bamako et à l’intérieur du pays n’ont pas apporté de réponse pertinente et décisive aux doléances de la rue. C’est un fait. La communauté internationale dans son ensemble ne peut et ne doit pas être aveugle face à la réalité du terrain», analyse Emmanue Dupuy pour Sputnik.

Professeur associé à l’université Paris Sud, Emmanuel Dupuy est d’avis que les militaires qui ont pris le pouvoir au Mali sont capables de montrer que l’ordre constitutionnel auquel tiennent tant les chefs d’État de la Cedeao a fini par ne plus coïncider avec la volonté populaire en action dans le pays.

Ce coup d’État est une sorte de catharsis dans ce pays. Il est l’expression tangible et concrète de l’immense fossé entre les communautés ouest-africaines et le leadership à la tête des États de la Cedeao.Le fossé à combler, c’est de parvenir d’une manière ou d’une autre à faire que les militaires restent tout le temps dans les casernes et que les chefs d’État arrêtent de violer les chartes fondamentales qu’ils ont pourtant juré de respecter», indique Alioune Tine.

Dans sa déclaration du 20 août, la Cedeao juge «difficile» pour le Mali «le contexte global dans lequel intervient la tentative de coup d’État avec des attaques terroristes, des tensions intercommunautaires dans le centre du pays et une crise sanitaire» porteuse de «conséquences économiques et financières». Selon Alioune Tine, sous cet angle, il faut mettre un terme à la politique du deux poids-deux mesures.

«La Cedeao ne s’occupe pas, ou ne veut pas s’occuper, de la Côte d’Ivoire où une crise préélectorale majeure porte les germes d’une menace de déstabilisation de tout ou partie de la région ouest-africaine. Pourquoi le Mali seulement? Pourquoi pas le Bénin ou la Guinée, deux pays où les pouvoirs en place se jouent des principes fondamentaux de la démocratie?», se demande le président d’AfricaJom Center.

«Accompagner la junte»
À ce niveau, Alioune Tine débusque «les conflits d’intérêts» qui permettent à certains chefs d’État de la Cedeao de ne jamais être inquiétés par une application stricte du protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance.

L’exemple brandi ici est celui de l’Ivoirien Jean-Claude Brou. Ancien ministre du Commerce, il a été parachuté à la tête de la Commission de la Cedeao par le Président Alassane Ouattara.

«Tant que l’on aura un président de la Cedeao nommé par un chef d’État quelconque, les conflits d’intérêts persisteront. Un mécanisme indépendant de désignation ou nomination de cadres compétents aux postes stratégiques de la Cedeao me paraît indispensable si l’on veut que cette institution soit crédible et légitime aux yeux des peuples.»
La Cedeao envisage de se réunir prochainement en visioconférence en vue de procéder à «une évaluation de la situation à la lumière du compte rendu de la délégation conduite par le médiateur». «Le Comité national pour le salut du peuple (CNSP) a montré sa bonne volonté à inclure son action dans un processus inclusif. Il a également appelé la communauté internationale à soutenir l’agenda politique que porte la transition promise. Ils ont surtout affirmé leur volonté de travailler avec leurs pairs (militaires) américains et européens dans le cadre de la lutte antiterroriste. Ces ambitions méritent d’être accompagnées», conseille le Pr Emmanuel Dupuy.

Sputnik

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