Côte d’Ivoire : comment l’ancien président Laurent Gbagbo peut-il revenir dans son pays ?

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Après s’être vu délivré ses deux passeports, l’un ordinaire et l’autre diplomatique, l’ex président ivoirien Laurent Gbagbo, hors du pays depuis 2011, a affirmé sa volonté de rentrer en Côte d’Ivoire d’ici la fin de l’année 2020.

“Techniquement cela parait possible, mais tout va dépendre de la volonté des autorités d’Abidjan”, répond le Professeur agrégé de sciences politiques à l’université de Bouaké en Côte d’Ivoire, Ousmane Zina.

Pour lui, le fait que Laurent Gbagbo affiche son intention de rentrer au pays est un message qu’envoie l’ancien président aux autorités ivoiriennes.

“Cette annonce est bien entendue par ces autorités, dans la mesure où l’Etat de Côte d’Ivoire vient de lui délivrer ses passeports” explique-t-il.

La délivrance des passeports représente selon Ousmane Zina, “le début du commencement d’un retour vers le pays natal.”

“Du strict point de vue du droit, M. Laurent Gbabgo peut rentrer en Côte d’Ivoire”, estime l’analyste politique et écrivain ivoirien Geoffroy Julien Kouao selon qui, deux raisons militent en faveur de ce retour.

“D’abord au niveau de la Cour pénale internationale, il est en liberté provisoire, donc il bénéficie de la liberté de ses mouvements. Ensuite au niveau de la Côte d’Ivoire, il a reçu ses deux passeports et la Constitution dispose clairement qu’aucun Ivoirien ne doit être contraint à l’exil d’une part et d’autre part, la Constitution dispose également que tout Ivoirien peut sortir du territoire national et revenir sur le territoire national sans autorisation préalable de qui que ce soit”, analyse-t-il.

Mais acteurs politiques et analystes s’accordent sur le fait que tout retour de Laurent Gbagbo sera précédé de négociations.

En effet, le parti de l’ancien président, le Front populaire ivoirien (FPI), saluant la délivrance des passeports par les autorités ivoiriennes et considérant cela comme un acte qui “milite en faveur de la décrispation du climat socio-politique”, “encourage les autorités ivoiriennes à aller plus loin en étudiant de façon diligente, de concert avec la direction du parti (Ndlr : FPI), les conditions du retour effectif du président Laurent Gbagbo en terre ivoirienne.”

Pour Franck Anderson Kouassi, secrétaire général à la communication du FPI, “il y a une loi en Côte d’Ivoire qui détermine le statut des anciens présidents de la République avec tout ce que cela suppose comme traitement. C’est dans ce cadre que nous allons discuter avec le pouvoir pour voir dans quelles mesures les dispositions de cette loi devront être appliquées au président Laurent Gbagbo.”

“Il est clair que le retour de Laurent Gbagbo, de son côté, sera forcément négocié et du côté du pouvoir, son retour sera accepté à condition d’être sûrs qu’il ne soit pas celui-là qui viendrait créer le trouble, ou engager encore, comme on le connaissait de lui, la bataille de la rue avec ses partisans” affirme le Pr Ousmane Zina.

Pour Geoffroy Julien Kouadio, si accord il y a, ce sera en faveur de la paix sociale.

“Aujourd’hui, le pouvoir d’Abidjan est dans une logique de réconciliation et d’apaisement (Ndlr : à la suite de la réélection contestée du président Alassane Ouattara), donc les négociations politiques pourraient certainement effacer tous les contentieux concernant M. Laurent Gbagbo.”

Le gouvernement ne s’est pas encore prononcé sur la question et nos tentatives d’obtenir un commentaire des autorités sont restées sans suite.

Grâce? Non, mieux : l’amnistie

Tous affichent un certain optimisme quant à ce retour, seulement Laurent Gbagbo fait actuellement l’objet d’une condamnation à 20 ans de prison par un tribunal de son pays pour “l’affaire du braquage de la BCEAO”.

Logiquement, en cas de retour de l’ex président, il devra se mettre à la disposition de la justice.

Mais selon le Pr Zina, la décision politique peut prendre le pas sur la justice dans le sens “d’un retour politique apaisé et dans le sens d’un engagement vers une paix durable.”

Le politologue n’exclut pas en ce sens, la possibilité d’une grâce présidentielle à l’endroit de l’ancien président.

Le Pr Zina estime que le pouvoir de grâce “sera utilisé dans le jeu politique, il sera utilisé au cœur de la négociation”.

Mais une grâce présidentielle suppose que Laurent Gbagbo comparaitra à nouveau devant un tribunal, qu’il sera condamné à nouveau afin d’être gracié par le chef de l’Etat actuel.

Pourtant, dans le cas de figure où Laurent Gbagbo a été condamné à 20 ans de prison par contumace, “selon le code de procédure pénale en Côte d’Ivoire, à son retour, les condamnations qui ont été prononcées contre lui sont nulles et de nul effet, la procédure doit reprendre à zéro”, explique Geoffroy Julien Kouao.

“La grâce intervient après une condamnation, or s’il revient, la condamnation n’a plus lieu d’être. Donc la voie de la grâce ne me parait pas juridiquement opportune. Mais peut-être la voie de l’amnistie, puisque l’amnistie empêche la poursuite, permet l’arrêt des poursuites et efface les condamnations.”

Du côté du FPI, grâce présidentielle, amnistie ou autre compromis, le plus important c’est que les conditions du retour de l’ancien président soient discutées entre le parti et le gouvernement. Et pour cela, le front populaire ivoirien se ménage déjà.

“De ma position, je ne peux pas vous dire si on a eu un contact officiel (Ndlr : avec le gouvernement) ou pas, mais il y a la volonté qu’on aille vers les autorités pour qu’on parle”, assure Franck Anderson Kouassi.

Eternel poids lourd de la politique ivoirienne

Il est légitime de se demander si à force de vouloir rentrer à tout prix, l’ex président Laurent Gbagbo ne finira pas par faire beaucoup de compromis, au point de se compromettre.

En effet, “chacun voudra garder la main sur ces négociations, mais à l’étape actuelle des choses, ce sont ceux qui ont le pouvoir qui ont les manettes et celui qui est à l’extérieur négocie tranquillement son retour”.

Pourtant, acteur majeur de la politique en Côte d’Ivoire depuis plus de 30 ans, Laurent Gbagbo, s’il doit retourner en Côte d’Ivoire, “ne va pas passer inaperçu”.

“Le jeu politique autour de l’ethnie et de l’identité existe et il y a des régions qui se reconnaissent en lui “, explique le Pr Zina pour qui “son souhait c’est de revenir discrètement et de retrouver sa place dans le jeu”.

Et pour Geoffroy Julien Kouao, “Laurent Gbagbo ne le cache pas, il a encore des ambitions politiques” .

Mais il se pose la question de son âge.

Les jeunes, grands absents de la politique ivoirienne
En effet, les analystes estiment que le président Alassane Ouattara travaille à exclure du jeu politique tous les acteurs de sa génération, dont Laurent Gbagbo, à travers une révision constitutionnelle à venir qui fixera l’âge limite des candidats à la présidentielle à 75 ans.

Mais l’ancien président pourrait encore bien être présent sur la scène politique en coachant la jeune génération du FPI.

Selon le Pr Ousmane Zina, si Laurent Gbagbo rentre en Côte d’Ivoire, “il aura un agenda assez chargé, à commencer par la reconstruction de la maison FPI, son parti politique.”

BBC

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