Contribution: L’Afrique du Sud aujourd’hui

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L’AFRIQUE DU SUD AUJOURD’HUI

L’Afrique du Sud est aujourd’hui le théâtre de tensions profondes. Des tensions presque tragiques, entre un passé officiellement refermé et un présent qui, lui, résiste à toute véritable refondation. Cette tension n’est pas simplement politique, elle est existentielle. Elle traverse les corps, les villes, les mémoires. Et surtout elle traverse les silences. Elle interroge ce que signifie réellement « sortir de l’histoire » lorsqu’on n’a pas transformé ses fondations matérielles. La promesse portée par Nelson Mandela au sortir de la prison de Robben Island, celle d’une nation arc-en-ciel réconciliée avec elle-même, fut sans doute l’un des moments les plus puissants du XXe siècle. Elle incarnait une victoire morale éclatante contre l’apartheid, un système qui avait institutionnalisé l’humiliation, organisé la dépossession, et légitimé l’injustice au nom d’une hiérarchie raciale. Mais derrière cette victoire, une autre histoire, plus discrète, plus silencieuse, s’écrivait déjà. Car si le pouvoir politique a changé de mains, le pouvoir économique, lui, est resté largement intact. À la chute de l’apartheid, le monde entier a applaudi. Les images de réconciliation, les discours d’unité, la Commission Vérité et Réconciliation ont donné à voir une transition presque miraculeuse. Pourtant, cette transition, aussi admirable soit-elle sur le plan symbolique et politique, n’a pas été accompagnée d’une refonte structurelle de l’économie. Le capital, les terres, les infrastructures productives, les circuits financiers tout cela est resté, dans une large mesure, concentré entre les mains de la minorité blanche. Ce compromis historique, négocié dans un contexte de tension extrême, avait un objectif clair : éviter la guerre civile, préserver l’État, garantir une transition pacifique. Et de ce point de vue, il a réussi. Mais ce succès immédiat contenait en lui les germes d’une crise différée. Car en évitant l’affrontement, on a aussi évité la transformation. Le temps a alors commencé son œuvre lente mais implacable. Les générations nées après l’apartheid n’ont pas connu directement la ségrégation légale, mais elles vivent quotidiennement ses héritages. Elles voient les mêmes terres, les mêmes richesses, les mêmes privilèges concentrés au même endroit. Elles entendent parler de liberté, mais expérimentent l’exclusion. Elles votent, mais ne possèdent pas. Elles existent politiquement, mais restent marginalisées économiquement. C’est dans cet écart entre promesse et réalité que naît la frustration. Et cette frustration, lorsqu’elle n’est pas canalisée, lorsqu’elle n’est pas reconnue, lorsqu’elle n’est pas traitée à la racine, devient une force dangereuse. Elle cherche des visages, des coupables, des cibles. Aujourd’hui, en Afrique du Sud, cette colère diffuse trouve trop souvent un exutoire tragique : les migrants africains. Des ressortissants du Zimbabwe, de Tanzanie, du Botswana, du Ghana, du Nigeria, du Cameroun ou encore du Congo, venus chercher des opportunités, fuir des crises ou simplement survivre, se retrouvent pris dans une spirale de violences xénophobes d’une brutalité alarmante. On les accuse de voler les emplois. On les accuse d’augmenter la criminalité. On les accuse de saturer les services publics, en particulier les hôpitaux. Ces accusations, répétées, amplifiées, simplifiées, finissent par produire une vérité apparente. Mais cette vérité est trompeuse. Car la réalité est autrement plus complexe. Ces migrants occupent souvent des niches économiques délaissées : coiffure, épiceries, etc. Ils travaillent dans l’informel, dans les marges, là où l’économie officielle ne va plus. Ils créent, commercent, réparent, transportent, innovent à petite échelle. Ils participent, malgré leur précarité, à la vitalité économique du pays. Ils ne sont pas la cause de la crise. Ils en sont les révélateurs. Le paradoxe est alors d’une cruauté presque insoutenable : dans un pays qui a combattu l’exclusion raciale, ce sont aujourd’hui d’autres Africains qui deviennent les victimes d’une nouvelle forme de rejet. Mais cette violence n’est que la surface visible d’un malaise plus profond. Car pendant ce temps, la structure même de la société sud-africaine reste marquée par une ségrégation persistante. Certes, elle n’est plus inscrite dans la loi comme sous l’apartheid. Mais elle continue de s’exprimer dans l’espace, dans l’économie, dans les opportunités. Les quartiers riches, sécurisés, majoritairement blancs, coexistent avec des townships surpeuplés, précaires, majoritairement noirs. Les centres économiques restent difficilement accessibles. Les inégalités, loin de se résorber, se reproduisent. La séparation n’a pas disparu. Elle s’est transformée. Elle est devenue plus subtile, plus diffuse, mais tout aussi réelle. Dès lors, une question s’impose, avec une insistance presque dérangeante : la transition sud-africaine a-t-elle été incomplète ?
Beaucoup d’analystes pointent du doigt le rôle de l’African National Congress, qui, une fois au pouvoir, a dû gouverner dans un environnement économique contraint, sous pression internationale, avec des marges de manœuvre limitées. Le choix a été fait de préserver la stabilité, d’éviter la fuite des capitaux, de rassurer les investisseurs. Mais à quel prix ?
Celui d’une démocratie politique sans véritable démocratie économique. Celui d’une majorité noire libre juridiquement, mais encore largement exclue des circuits de richesse. Celui d’une élite noire émergente, intégrée au système, mais souvent déconnectée des réalités populaires. Aujourd’hui, les dirigeants sud-africains héritent de cette équation complexe. Ils naviguent entre réformes timides et gestion permanente de crises sociales. Ils tentent de répondre à l’urgence sans toujours pouvoir traiter le fond. Et pendant ce temps, le sentiment d’abandon grandit. Mais au-delà du cas sud-africain, c’est toute l’Afrique noire qui est interpellée. Car ce qui se joue en Afrique du Sud n’est pas une exception. C’est un miroir. Un miroir grossissant des contradictions africaines contemporaines : Une indépendance politique conquise, mais sans souveraineté économique réelle. Des économies extraverties, dépendantes des marchés mondiaux et des matières premières. Une croissance parfois impressionnante, mais rarement redistributive. Une urbanisation rapide, souvent chaotique, qui produit autant d’exclusion que d’opportunités. Des élites politiques et économiques qui, trop souvent, évoluent en décalage avec les réalités des populations. Et surtout, une solidarité africaine proclamée dans les discours, mais fragilisée dans les faits. Car comment parler d’unité africaine lorsque des Africains sont traqués, attaqués, humiliés sur le sol d’un autre pays africain ? Comment construire une conscience commune lorsque les crises internes sont systématiquement externalisées sur les plus vulnérables ?
L’histoire nous enseigne pourtant une chose simple : lorsqu’une société refuse d’affronter ses contradictions, celles-ci finissent toujours par ressurgir, souvent sous des formes plus violentes. Lorsque les inégalités deviennent insoutenables, elles fragmentent. Lorsque les promesses ne sont pas tenues, elles discréditent. Lorsque l’État ne joue plus son rôle de régulateur et de garant de justice, il laisse place à la loi du ressentiment. Et dans ces fractures, ce sont toujours les plus fragiles qui paient le prix le plus lourd. Aujourd’hui, ce sont les migrants en Afrique du Sud. Demain, cela pourrait être ailleurs. Demain, cela pourrait être partout. L’avenir de l’Afrique noire dépendra de sa capacité à regarder ces réalités en face, sans détour, sans complaisance. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer, mais de transformer. Transformer les structures économiques pour qu’elles produisent et redistribuent équitablement. Repenser la gouvernance pour qu’elle soit réellement au service des populations. Investir dans l’éducation, dans l’emploi, dans les infrastructures sociales. Créer des économies inclusives, capables d’absorber la jeunesse croissante du continent. Et surtout, reconstruire une solidarité africaine concrète, incarnée, vécue. Une solidarité qui ne soit pas un slogan, mais une pratique. Car sans cela, les tensions que connaît aujourd’hui l’Afrique du Sud risquent de devenir, demain, une norme continentale. Et ce jour-là, il ne sera plus possible de dire que nous ne savions pas. Mais il faut aller encore plus loin dans l’analyse, car ce qui se joue en Afrique du Sud dépasse même la question économique ou migratoire. Il s’agit, au fond, d’une crise du projet collectif. Qu’est-ce qu’une nation lorsque la majorité de ceux qui la composent n’en ressent pas les bénéfices ? Qu’est-ce qu’une liberté lorsqu’elle ne transforme pas les conditions matérielles d’existence ? Qu’est-ce qu’une réconciliation lorsqu’elle ne s’accompagne pas de justice ?
Ces questions, longtemps contenues, remontent aujourd’hui à la surface avec une intensité nouvelle. La génération de Nelson Mandela avait une mission historique : mettre fin à l’apartheid sans plonger le pays dans le chaos. Elle a réussi, et cette réussite mérite d’être reconnue sans ambiguïté. Mais la génération actuelle se trouve face à une autre tâche, peut-être plus difficile encore : transformer une liberté politique en justice sociale tangible. Or, cette transformation exige du courage politique, une vision à long terme, et surtout une capacité à rompre avec certains équilibres hérités du passé. Car on ne corrige pas une injustice structurelle avec des ajustements marginaux. Il ne suffit pas de redistribuer à la marge. Il ne suffit pas d’inclure symboliquement. Il ne suffit pas de gérer la pauvreté. Il faut repenser les fondations mêmes du système. Cela implique des questions sensibles, parfois explosives : la réforme foncière, la redistribution des richesses, la transformation du modèle économique, la place de l’État dans la régulation. Ce sont des débats qui traversent profondément la société sud-africaine, et qui révèlent des lignes de fracture encore vives. Mais pendant que ces débats restent inachevés, une autre dynamique s’installe : celle du désenchantement. Le désenchantement est dangereux, car il ne crie pas toujours. Il s’installe lentement, il ronge la confiance, il fragilise les institutions. Il transforme la démocratie en simple rituel électoral, vidé de sa substance. Et dans ce vide, d’autres forces émergent. Des discours populistes. Des rhétoriques de division. Des logiques d’exclusion. Dans ce contexte, le migrant devient une figure commode. Non pas parce qu’il est réellement responsable des difficultés, mais parce qu’il est visible, vulnérable, et politiquement exploitable. C’est ainsi que se construit une illusion collective : celle d’un ennemi intérieur qui permet d’éviter de poser les vraies questions. Mais cette illusion a un coût humain immense. Des vies brisées. Des communautés terrorisées. Une fraternité africaine profondément atteinte. Et surtout, une société qui se détourne de ses propres responsabilités. Car en vérité, la crise sud-africaine est d’abord une crise de redistribution, une crise de gouvernance, une crise de vision. Et c’est là que le parallèle avec le reste de l’Afrique noire devient encore plus saisissant. Partout sur le continent, on retrouve des dynamiques similaires, à des degrés différents : Des États qui ont conquis leur souveraineté politique, mais qui peinent à transformer leurs structures économiques héritées de la colonisation. Des économies qui produisent de la richesse, mais qui la concentrent entre quelques mains. Des villes qui grandissent rapidement, mais qui excluent autant qu’elles intègrent. Des jeunesses éduquées, connectées, ambitieuses, mais confrontées à un manque d’opportunités. Ce décalage entre aspiration et réalité est une bombe à retardement. Et lorsque cette bombe explose, elle ne prend pas toujours la forme d’une révolution organisée. Elle se manifeste souvent de manière diffuse : violences urbaines, tensions communautaires, migrations forcées, radicalisation des discours. L’Afrique du Sud est aujourd’hui l’un des lieux où cette tension est la plus visible. Mais elle n’est pas seule. Dans plusieurs pays du continent, des signes similaires apparaissent : une défiance croissante envers les institutions, une montée des frustrations sociales, une difficulté à construire un projet national inclusif. Cela pose une question fondamentale pour l’avenir : L’Afrique peut-elle éviter de reproduire indéfiniment les mêmes schémas ?
Car l’histoire du continent est marquée par une succession de cycles : espoirs, désillusions, ajustements, nouvelles crises. Sortir de ce cycle nécessite plus qu’une alternance politique. Cela exige une transformation en profondeur des logiques de pouvoir et des modèles de développement. Cela suppose également de repenser la notion même de solidarité africaine. Car aujourd’hui, cette solidarité reste souvent abstraite, institutionnelle, proclamée dans des sommets et des discours officiels. Mais elle peine à se traduire dans les pratiques concrètes, dans la manière dont les États et les sociétés traitent les citoyens d’autres pays africains. Or, une véritable solidarité ne peut pas être sélective. Elle ne peut pas s’arrêter aux frontières. Elle ne peut pas dépendre des intérêts du moment. Elle ne peut pas être invoquée uniquement dans les moments de crise. Elle doit être un principe structurant. Cela implique de repenser les politiques migratoires à l’échelle du continent, de créer des mécanismes de coopération économique plus équitables, de favoriser la circulation des compétences, et surtout de construire une culture politique fondée sur la reconnaissance mutuelle. Mais au-delà des politiques publiques, il y a aussi une dimension plus profonde, presque philosophique : Quelle Afrique voulons-nous construire ? Une Afrique fragmentée, où chaque pays se replie sur lui-même, où les tensions internes sont projetées sur l’extérieur, où les plus vulnérables servent de boucs émissaires ? Ou une Afrique capable de transformer ses contradictions en moteur de changement, capable d’inventer ses propres modèles, capable de faire de sa diversité une force plutôt qu’une source de division ?
La réponse à cette question ne se trouve pas uniquement dans les institutions. Elle se joue aussi dans les imaginaires, dans les récits, dans la manière dont les Africains se perçoivent les uns les autres. Car aucune transformation durable n’est possible sans un changement de regard. Et c’est peut-être là le défi le plus difficile. Changer les structures est complexe. Mais changer les mentalités l’est encore plus. Pourtant, c’est une étape indispensable. Car sans cela, même les meilleures réformes risquent de se heurter à des résistances invisibles, à des logiques héritées, à des peurs non dites. L’Afrique du Sud, en ce sens, est à la fois un avertissement et une opportunité. Un avertissement, parce qu’elle montre ce qui se passe lorsque les inégalités structurelles ne sont pas traitées. Une opportunité, parce qu’elle offre une expérience, une leçon, un miroir dans lequel le reste du continent peut se regarder. Mais encore faut-il accepter de regarder. Car il est toujours plus facile de commenter les crises des autres que d’interroger ses propres failles. Et pourtant, c’est précisément cet effort d’introspection qui déterminera l’avenir de l’Afrique noire. Si cet effort est évité, les tensions s’accumuleront. Si cet effort est engagé, alors peut-être qu’une autre trajectoire deviendra possible. Une trajectoire où la liberté ne sera pas seulement proclamée, mais vécue. Une trajectoire où la richesse ne sera pas seulement produite, mais partagée. Une trajectoire où l’Afrique ne sera pas seulement un espace géographique, mais une communauté de destin. Et dans cette trajectoire, la question ne sera plus : « Qui est responsable ? » Mais plutôt : «Que sommes-nous prêts à transformer, ensemble ? »

© DR KOCK OBHUSU
Économiste – Ingénieur

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