Tribune – Sud global : quel rôle pour l’Afrique dans le nouvel ordre mondial ?

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L’irruption du concept de « Sud global » et la place de l’Afrique dans cet ensemble disparate de puissances émergentes.

Une partie du monde occidental, longtemps dominante dans l’organisation politique et économique internationale, continue d’entretenir une vision du Sud comme un espace structurellement condamné au sous-développement.

Durant une grande partie du XXᵉ siècle, les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont été regroupés sous l’appellation de « tiers-monde », expression popularisée en 1952 par le démographe et économiste français Alfred Sauvy, par analogie avec le « tiers état » de la Révolution française.

Par la suite, ces États ont été qualifiés de « pays en développement », une terminologie plus technocratique mais qui reflétait également une hiérarchie implicite entre un Nord industrialisé , composé principalement de l’Amérique du Nord, de l’Europe occidentale et du Japon , et un Sud supposé en rattrapage permanent.

Dans ce système international, les institutions multilatérales créées après la conférence de Bretton Woods (1944)(notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale) ont souvent été perçues par de nombreux pays du Sud comme des instruments d’influence et de régulation économique dominés par les puissances du Nord.

Des BRICS à l’émergence du « Sud global »

Depuis une quinzaine d’années, le paysage géopolitique mondial connaît cependant une transformation notable.

L’émergence économique de pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil, regroupés au sein des BRICS, a contribué à redéfinir les rapports de puissance et à populariser la notion de « Sud global ».

Cette expression, utilisée depuis les années 1990 dans les milieux académiques mais largement médiatisée dans les années 2010, désigne un ensemble de pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient qui cherchent à accroître leur influence dans la gouvernance mondiale.

Un moment symbolique de cette affirmation collective a été le sommet virtuel “Voice of Global South”, organisé par l’Inde les 12 et 13 janvier 2023.
Lors de cette rencontre réunissant plus de 120 pays, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est présenté comme un porte-voix des préoccupations du Sud face aux grandes puissances.

Dans le même temps, la Chine et la Russie cherchent à structurer cet espace géopolitique en proposant une alternative au système international dominé par l’Occident.

Pour autant, le « Sud global » demeure un concept flou et hétérogène. Il regroupe des pays aux niveaux de développement, aux régimes politiques et aux intérêts stratégiques extrêmement différents : de la Chine, deuxième puissance économique mondiale, à des États parmi les moins avancés.

La place de l’Afrique dans le « Sud global »

Dans ce contexte, l’Afrique apparaît naturellement comme une composante majeure du Sud global.

Avec 54 États, plus de 1,4 milliard d’habitants et certaines des plus fortes croissances démographiques du monde, le continent représente un acteur incontournable dans les équilibres futurs de la planète.

Mais cet ensemble que constitue le Sud global pose une question fondamentale :
ne risque-t-il pas de devenir simplement une nouvelle version du tiers-monde dans l’ère post-guerre froide ?

La réalité est plus complexe. L’hétérogénéité des États qui composent cet espace rend improbable l’émergence d’un bloc géopolitique homogène.

De nombreux pays cherchent plutôt à adopter une stratégie d’équilibre entre les grandes puissances, en multipliant les partenariats économiques et technologiques.

Certaines puissances du Sud illustrent déjà cette autonomie stratégique.
C’est le cas notamment de l’Inde, du Brésil ou de l’Afrique du Sud, qui cherchent à maintenir des relations à la fois avec l’Occident, la Chine et d’autres partenaires émergents.

Pour l’Afrique, la montée d’un monde multipolaire peut représenter une opportunité historique :
1. mettre en concurrence les partenaires internationaux,
2. renforcer les coopérations Sud-Sud, notamment dans les domaines industriels, technologiques et énergétiques.

Éviter le piège d’un détournement du concept de « Sud global »

Reconnaître l’existence d’un Sud global ne signifie pas pour autant accepter qu’il devienne l’instrument d’une nouvelle rivalité entre puissances.

Dans la compétition géopolitique actuelle, certaines stratégies d’influence peuvent reproduire des logiques de dépendance déjà observées dans le passé.

Ainsi, plusieurs analystes soulignent les risques liés :
• à certains prêts chinois dans les infrastructures,
• à des contrats miniers déséquilibrés,
• ou encore à des alliances politiques fondées principalement sur une opposition idéologique à l’Occident.

Mais les relations avec les puissances occidentales ne sont pas non plus exemptes d’ambiguïtés.
La diplomatie économique américaine ou européenne peut également être guidée par des logiques transactionnelles et commerciales, parfois au détriment des intérêts locaux.

L’histoire rappelle que l’Afrique a longtemps subi les décisions imposées par les grandes puissances, qu’elles soient coloniales, financières ou idéologiques.

Le défi actuel consiste donc à éviter que l’ancienne hégémonie occidentale ne soit remplacée par une nouvelle dépendance envers d’autres puissances.

Plus de soixante ans après les indépendances, l’Afrique n’a pas intérêt à se laisser enfermer dans une rhétorique tiers-mondiste ou dans un discours décolonial qui réduirait sa politique internationale à un simple rejet de l’Occident.

Conclusion

Après la chute de l’Union soviétique, l’Afrique avait été largement marginalisée dans les priorités stratégiques mondiales.

Aujourd’hui, le continent est redevenu central pour plusieurs raisons :
• ses ressources naturelles stratégiques, notamment les minerais critiques et les terres rares ;
• son poids diplomatique, avec 54 voix à l’ONU ;
• sa position géostratégique, au cœur de routes maritimes majeures reliant l’Atlantique, l’océan Indien et la Méditerranée.

Dans ce nouvel environnement international, l’Afrique doit construire sa place en tirant parti de la diversité des partenaires qui composent à la fois le Sud global et le Nord collectif.

La philosophie la plus pertinente pourrait s’inspirer de l’esprit du mouvement des non-alignés, né lors de la conférence de Bandung en 1955, qui rassemblait déjà des États très différents mais unis par la volonté de préserver leur souveraineté stratégique.

La faiblesse conceptuelle du « Sud global » ne doit donc pas empêcher l’Afrique de poursuivre un objectif essentiel :
contribuer à la construction d’un ordre mondial plus équilibré, dans lequel le continent affirme pleinement sa souveraineté politique, économique et diplomatique.

L’Intelligent d’Abidjan

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