Succession de Ouattara : l’Assemblée nationale au centre du jeu en Côte d’Ivoire

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Le siège de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, à Abidjan.

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En Côte d’Ivoire, les questions du mode de succession au président de la République et de la limitation des mandats font depuis peu l’objet de spéculations ou de réflexions chez des personnes s’intéressant à la vie politique. Ces personnes croient savoir qu’une reconfiguration de l’architecture constitutionnelle est en projet, au sujet notamment de la place de l’Assemblée nationale dans la succession présidentielle, d’une part, et, d’autre part, relativement à la limitation des mandats présidentiels.

Le retour du dauphinat constitutionnel à l’Assemblée nationale, accompagné d’une suppression de la limitation des mandats présidentiels, est-il une simple vue de l’esprit ou une nouvelle orientation pouvant marquer une rupture avec les mécanismes mis en place depuis la Constitution de 2016, qui privilégie une succession interne à l’exécutif, assurée par le vice-président de la République, et, à défaut, par le Premier ministre, et qui maintient le principe de la limitation des mandats, sans l’encadrer comme dans d’autres pays ?

Henri Konan Bédié en a profité
Entre 2000 et 2016, le président de l’Assemblée nationale assurait en Côte d’Ivoire un intérim strictement encadré, limité dans le temps, sans accéder de plein droit à la magistrature suprême. Il ne disposait pas du statut de dauphin constitutionnel. Cette période tranche avec celle antérieure, durant laquelle le président de l’Assemblée nationale incarnait explicitement la continuité de l’État. C’est dans ce cadre que Henri Konan Bédié accède à la présidence de la République en 1993, conformément à la Constitution en vigueur, après le décès du président Félix Houphouët-Boigny.

Comment ça se passe en France et aux États-Unis
Dans d’autres démocraties, notamment aux États-Unis, la succession s’opère de manière pleine et immédiate, sans phase transitoire. Le vice-président devient automatiquement chef de l’État et achève le mandat en cours. La France, en revanche, demeure attachée à un modèle de transition intérimaire. La Côte d’Ivoire, avec la Constitution de la Troisième République, est revenue au modèle de transmission pleine qui avait cours avant 2000. Toutefois, c’est au sein de l’exécutif que cela se fait désormais.

Le dispositif en cours depuis 2016
Ce choix institutionnel a permis de sécuriser la continuité de l’État. Le vice-président, puis le Premier ministre, constituent désormais les piliers de la succession. L’essentiel des cas de figure est prévu par le texte fondamental. Selon les discussions et spéculations nouvelles, les réformes envisagées ambitionnent de réhabiliter le rôle du législatif dans l’équation successorale, à l’image du dispositif antérieur ayant bénéficié effectivement à Henri Konan Bédié, d’une part, et pouvant, d’autre part, bénéficier certes de manière plus limitée et partielle à Mamadou Koulibaly ou Guillaume Soro.

Le contexte 2026-2030
Dans ce contexte, pour la législature 2026-2030 qui s’ouvre, l’enjeu du poste de président de l’Assemblée nationale peut se renforcer. Cette fonction, perçue depuis 2016 comme institutionnelle et honorifique, peut redevenir un levier stratégique majeur. En effet, le retour du dauphinat parlementaire transformerait le perchoir en position-clé du jeu politique national, avec des implications directes sur la stabilité et la prévisibilité de la succession présidentielle.

Le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) dispose aujourd’hui d’une majorité qualifiée dans les deux chambres du Parlement. Cette configuration lui confère une liberté d’action totale pour engager des révisions constitutionnelles et institutionnelles. Le parti présidentiel n’a besoin ni du PDCI-RDA ni des députés indépendants pour faire adopter les réformes à l’étude. La modification du mode de succession, la suppression de la limitation des mandats, la refonte ou la suppression de la Commission électorale indépendante (CEI), ainsi que l’adaptation des lois électorales figurent parmi les chantiers identifiés.

Le recours au référendum n’est pas obligatoire. Cette donnée ouvre la voie à une réforme d’ampleur par la seule voie parlementaire. Une telle dynamique peut installer de facto une nouvelle République, même en l’absence d’une consultation populaire directe.

Adama Bictogo : enjeux et perspectives
Dans cette perspective, le choix du prochain président de l’Assemblée nationale revêt un caractère décisif. Le maintien d’Adama Bictogo à ce poste peut signifier une absence de réforme constitutionnelle imminente. À l’inverse, son remplacement peut traduire l’option de l’activation d’un agenda structurant de réformes constitutionnelles. Les pistes de compensation évoquées, qu’il s’agisse de la Primature, d’un grand ministère d’État et de souveraineté ou même du District autonome d’Abidjan, illustrent l’importance des équilibres internes au sein du pouvoir.

Le District autonome d’Abidjan, en particulier, demeure un instrument politique majeur. Mamadou Koulibaly avait envisagé d’en faire une base de conquête du pouvoir national, à l’image de Jacques Chirac utilisant la mairie de Paris comme tremplin vers l’Élysée.

Mieux cerner la notion de transmission générale et la question de l’héritage ou de la succession

En tout état de cause, le président Alassane Ouattara entend exercer pleinement jusqu’en 2030 le mandat que le peuple lui a confié. Si la transmission générationnelle du pouvoir est perçue comme la succession, cela ne peut s’opérer que sous son contrôle exclusif. La délégation éventuelle de plus en plus marquée, de certaines prérogatives ne remet pas en cause son autorité centrale. La perspective d’une démission anticipée ou d’une transmission avant terme ne figure pas dans l’agenda politique du chef de l’État, selon plusieurs analystes.

Depuis quinze ans, la présidence du Conseil des ministres n’a jamais été confiée à un Premier ministre lorsqu’il n’y avait pas de Vice-President , ni à un vice-président à partir de 2017. Cette pratique institutionnelle constante confirme la centralité du chef de l’État dans le fonctionnement de l’exécutif en Côte d’Ivoire. Elle peut ainsi rendre caducs les scénarios spéculatifs sur une transition anticipée, ainsi que les réflexions sur les réformes de la succession.

L’agenda institutionnel
Sur le plan institutionnel et parlementaire, le calendrier prévoit un Conseil des ministres le mercredi 7 janvier 2026. Le chef de l’État devrait féliciter les ministres-députés élus et les mettre en congé, en acceptant la démission du Premier ministre, chef du gouvernement. Les ministres-députés pourront ensuite se présenter au sein de l’hémicycle après la publication de la liste définitive des députés élus, suite à l’examen des recours, dont l’échéance est fixée au 5 janvier 2026 par le Conseil constitutionnel, qui sollicitera des mémoires contradictoires auprès des candidats contestés et de la Commission électorale indépendante. Il dispose d’un délai maximal de trente jours pour statuer, délai qui n’est généralement pas entièrement consommé.

Dans ces conditions, l’entrée en fonction de la nouvelle Assemblée nationale peut s’opérer autour du lundi 19 janvier 2026. Cette séance inaugurale, consacrée à l’élection du président de l’Assemblée nationale, reste attendue. Le président de la République et le RHDP feront connaître, avant l’échéance, le candidat retenu pour le perchoir. Dans la bataille larvée entre les deux noms qui circulent, une surprise du chef pourrait surgir, comme cela avait été le cas en 2023 avec la nomination de Robert Beugré Mambé.

Le chef de l’État ayant confié, ces dernières semaines et à plusieurs reprises, sa volonté de tout remettre à plat, des changements d’ampleur sont espérés, même si le fait que cela s’opère avec les mêmes hommes et les mêmes femmes qui lui sont fidèles depuis plusieurs années (à juste titre) réduit les attentes de très grands chamboulements. L’adage « on ne change pas une équipe qui gagne » doit bien avoir son sens. Alassane Ouattara peut faire tourner les membres de l’équipe qui gagne, mais il n’a pas à totalement se débarrasser des hommes et des femmes ayant conduit à la victoire, alors qu’il y a encore des combats et des défis pour le RHDP, même si le capitaine et entraîneur, Alassane Ouattara, entend ne plus être lui-même à la tête du groupe pour l’après-2030.

Charles Kouassi

L’Intelligent d’Abidjan

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