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À Abidjan, il suffit de lever les yeux aux carrefours, dans les gares routières ou à proximité des marchés pour croiser leur regard : des enfants livrés à eux-mêmes, dormant dehors, vivant de petits boulots, de mendicité ou de solidarité occasionnelle. On les appelle communément les « enfants de la rue ». Selon les estimations récentes, ils seraient environ 14 000 dans la capitale économique, exposés quotidiennement à la violence, à la maltraitance et aux dérives criminelles.
Le phénomène n’est pas nouveau. Il plonge ses racines dans la pauvreté urbaine, les ruptures familiales et l’absence de filets sociaux suffisants pour protéger les plus vulnérables. Mais il a pris de l’ampleur ces dernières années, au rythme de l’urbanisation rapide d’Abidjan et de la précarité croissante dans plusieurs quartiers populaires.
Des mesures de protection encore fragiles
Conscient de l’ampleur du problème, le gouvernement a renforcé ses dispositifs. Le Programme de protection des enfants et adolescents vulnérables (PPEAV) mène depuis 2022 des opérations régulières pour identifier, héberger et accompagner ces enfants. Plus de 500 ont ainsi été retirés de la rue, placés dans des centres temporaires et, pour une partie d’entre eux, réunifiés avec leurs familles. Ces initiatives s’ajoutent aux actions de structures partenaires, comme l’UNICEF ou certaines ONG, qui proposent hébergement, suivi scolaire, counselling et médiation familiale.
Mais malgré ces efforts, la réalité est tenace. Beaucoup d’enfants quittent rapidement les centres et retournent dans la rue, par sentiment d’indépendance, par rejet d’un cadre trop contraignant ou par absence de solution durable dans leur famille d’origine. Les acteurs de terrain insistent : sans un accompagnement au long cours, les retraits ponctuels ressemblent plus à des « coups de filet » qu’à une véritable réinsertion.
Le travail des enfants, autre visage de la vulnérabilité
À côté des enfants de la rue, un autre fléau persiste : le travail des enfants. Dans les plantations, dans les carrières artisanales ou dans les ateliers de fortune, de nombreux mineurs participent à des tâches physiquement éprouvantes et souvent dangereuses. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, est régulièrement pointée du doigt sur ce sujet sensible.
Le pays a pourtant mis en place un arsenal juridique : la loi de 2010 qui interdit la traite et les pires formes de travail des enfants, et un arrêté de 2017 fixant la liste des activités dangereuses interdites aux mineurs. En juin 2025, le gouvernement a franchi une nouvelle étape en lançant un Plan d’action national 2025-2029, doté d’un budget de 165 milliards de FCFA, pour intensifier la lutte contre le travail des enfants, renforcer la prévention et améliorer les conditions de vie des familles vulnérables. Ce plan s’appuie sur le Comité national de surveillance (CNS), présidé par la Première dame Dominique Ouattara, et sur l’Interministériel dédié à la lutte contre la traite et l’exploitation des mineurs.
Un combat à double front
Ces deux réalités, enfants de la rue et travail des enfants, se rejoignent dans un même constat : la vulnérabilité de l’enfance ivoirienne reste une plaie ouverte. La pauvreté des ménages, la déscolarisation et les migrations internes alimentent sans cesse de nouveaux cas. Les autorités disposent aujourd’hui de lois, de plans et de structures, mais l’enjeu est d’assurer leur application rigoureuse, avec des résultats mesurables et durables.
Pour chaque enfant sorti de la rue ou d’un travail dangereux, c’est un avenir qui se reconstruit. Mais tant que la prévention structurelle, filets sociaux, accès universel à l’école, soutien aux familles rurales et urbaines précarisées, ne sera pas consolidée, le phénomène continuera de se régénérer. L’enfance en Côte d’Ivoire a besoin plus que jamais d’un engagement constant, politique et sociétal, pour que ces milliers de jeunes cessent d’être invisibles et puissent enfin entrevoir un horizon.
F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info