Côte d’Ivoire: la progression silencieuse des drogues détournées, un signal d’alerte pour la société

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Illustration: douanes.ci

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La Côte d’Ivoire est confrontée à une évolution discrète mais préoccupante des usages de drogues, marquée par la montée en puissance de médicaments détournés de leur vocation thérapeutique et par l’apparition de mélanges aux effets particulièrement dangereux. Si le cannabis reste la substance la plus répandue, le tramadol et certains cocktails locaux s’imposent progressivement comme un problème de santé publique, touchant en premier lieu la jeunesse.
À l’image de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire n’est plus uniquement concernée par le transit des stupéfiants. Elle s’inscrit désormais dans une dynamique régionale où les marchés locaux de consommation se développent. Les opioïdes pharmaceutiques occupent une place centrale dans cette transformation. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, l’Afrique concentre une part importante des saisies mondiales de tramadol, révélant l’ampleur du détournement de ce médicament initialement destiné au traitement de la douleur.

Sur le terrain ivoirien, le tramadol est largement disponible dans les circuits informels. Peu coûteux, facilement accessible, il est consommé pour ses effets stimulants, parfois perçus comme un moyen de « tenir » physiquement ou mentalement face aux difficultés du quotidien. Cette pratique touche des jeunes issus de milieux modestes, souvent exposés à la précarité, au chômage ou aux emplois pénibles du secteur informel. Dans certains quartiers urbains, cette consommation s’est banalisée, au point de ne plus être perçue comme une conduite à risque.

L’apparition de mélanges comme le « Kadhafi », associant tramadol et alcool, a accentué les inquiétudes. Ce cocktail, parfois préparé à partir de boissons alcoolisées énergisantes, renforce les effets recherchés mais expose à de graves dangers. Les autorités ivoiriennes ont réagi en prenant des mesures ciblées, notamment en suspendant l’importation de certaines boissons concernées. Cette décision traduit une volonté de freiner la propagation du phénomène, même si elle ne suffit pas à enrayer une pratique déjà bien ancrée dans certains milieux.

Les professionnels de santé alertent sur les conséquences multiples de ces usages détournés : dépendance rapide, troubles du comportement, pertes de conscience, accidents de la route et risques accrus de surdose. Les structures de prise en charge des addictions restent toutefois limitées, tandis que la prévention peine à toucher efficacement les jeunes les plus exposés.

Dans ce contexte, la drogue connue sous le nom de « kush », signalée dans plusieurs pays voisins, suscite également l’attention. Composée de substances de synthèse très puissantes, elle a provoqué de graves crises sanitaires ailleurs en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, sa présence est évoquée de manière ponctuelle, sans indication d’un usage massif à ce stade. Mais la circulation régionale des produits et la porosité des frontières imposent une vigilance accrue.

Au-delà des substances, cette situation met en lumière des fragilités structurelles : contrôle insuffisant des médicaments, déficit de données actualisées sur les usages, faiblesse des dispositifs de santé mentale et d’addictologie. Elle interroge aussi le rôle des réseaux sociaux et de certaines influences culturelles dans la diffusion et la normalisation de pratiques à haut risque.

Face à cette réalité, les spécialistes insistent sur la nécessité d’une réponse globale. Répression ciblée, prévention auprès des jeunes, sensibilisation des familles, encadrement plus strict du marché pharmaceutique et coopération régionale apparaissent comme des leviers essentiels. Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est clair: contenir un phénomène encore maîtrisable, avant qu’il ne devienne une crise durable aux conséquences sociales et sanitaires profondes.

F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info

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