Pourquoi les affrontements entre étudiants et forces de l’ordre secouent l’université de Dakar au Sénégal

145
Fier Et Fort | Ucad : des étudiants au secours d'un de leur camarade, touché: L'atmosphère reste très tendue à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar...

[ Publié / Modifié il y a

Depuis plus de trois mois, les universités sénégalaises sont touchées par de violentes manifestations.
À l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, un étudiant a trouvé la mort ce lundi dans des affrontements d’une rare violence avec les forces de l’ordre.
Les circonstances de cette mort enregistrée n’ont pas encore été élucidées.

Les autorités qui ont ouvert une enquête ont promis de faire la lumière sur les circonstances qui ont conduit au décès d’un étudiant en 2e année de médecine.
Depuis octobre dernier, les universités sénégalaises sont perturbées par des grèves cycliques d’étudiants qui exigent le payement de leur rappel de bourses.
En décembre dernier, ils avaient suspendu leur mot d’ordre de grève pour entamer des négociations avec les autorités.
Mais jusqu’en début février 2026, le point d’achoppement demeure le rappel des mois de bourses exigé par les étudiants que le gouvernement ne veut pas entendre. La reprise des manifestations en début février a poussé le COUD (Centre des Œuvres Universitaires de Dakar) à fermer les restaurants dans le campus social.

L’intersyndicale des travailleurs du COUD s’était insurgé contre les journées sans tickets ( des mots d’ordre décrétés par les étudiants qui consistent à consommer dans les restaurants universitaires sans payer les tickets de 50 Fcfa petit déjeuner, 100 Fcfa pour le repas de midi et le dîner).

Un mort et fermeture du campus
La direction du COUD a annoncé la ”fermeture exceptionnelle du campus social à compter de ce mardi à 12 heures, et ce jusqu’à nouvel ordre”.

À travers un communiqué, la direction du COUD évoque des ”raisons de sécurité” pour justifier la fermeture temporaire des infrastructures sociales du campus.

La décision de fermer le campus social intervient après la mort d’un étudiant en 2e année de médecine dans des circonstances non encore élucidées lors des affrontements de ce lundi.

Sur les réseaux sociaux, des images de ces affontements où l’on voit des scènes de panique et de chaos sont largement partagées.

Les bourses: la pomme de discorde
Le mouvement de contestation des étudiants de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar est né du refus de la direction des bourses de payer ”13 mois d’arriérés” de bourses aux étudiants en Master 1 dont l’inscription en année de master s’est faite en dehors du calendrier académique (octobre 2024-septembre 2025) selon l’organe chargé du paiement des bourses des étudiants au Sénégal.

Alors qu’ils avaient obtenu leur licence, ces étudiants inscrits en Master 1 sont restés jusqu’en septembre dernier pour voir leur demande d’inscription acceptée.

Ne se considérant pas responsables de ce retard, ils réclament le paiement des bourses pour l’année 2024-2025 qu’ils considèrent comme des arriérés que l’Etat leur doit.

Cette revendication est rejetée par la direction des bourses, qui estime ne pas leur devoir d’arriérés, l’inscription de ces étudiants en Master 1 n’ayant été validée qu’à la fin de l’année universitaire.

La direction des bourses qui accepte de leur payer une bourse mais pour le compte de l’année 2025-2026, ne veut pas, dit-elle, se retrouver dans une situation où elle va ”payer aux étudiants concernés deux années de bourses (2024-2025 et 2025-2026) en une seule année et une troisième année éventuelle (2026-2027) lorsqu’ils seront en Master 2”.

Une volonté de rationalisation qui ne passe pas chez les étudiants
Devant les députés, le ministre de l’Enseignement supérieur a rejeté la revendication des étudiants estimant que ”le paiement de la bourse est conditionné à l’inscription au préalable de l’étudiant. Dès lors que vous n’êtes pas inscrit, vous ne pouvez pas considérer qu’on doit vous payer une bourse”, explique Daouda Ngom.

Pour le ministère de l’Enseignement supérieur du Sénégal, ”les étudiants en Master ont droit à deux années de bourse. Accepter de payer la bourse pour 2024-2025 alors que l’inscription des étudiants n’était pas effective, c’est leur verser deux années de paiement en une année et courir le risque de voir ces mêmes étudiants s’organiser pour réclamer le paiement d’une bourse lorsqu’ils seront en Master 2”.

Il y a donc une volonté de rationalisation fortement contestée par les étudiants.

”Les autorités ne sont pas dans une dynamique de nous payer ces arriérés” a critiqué Wally Faye, président de l’Amicale des étudiants de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques sur la Tfm, une télévision privée locale.

”Si les autorités ont attendu jusqu’en 2025 pour mettre fin à ce qui se faisait avant, ils doivent regarder l’intérêt général des étudiants et voir si la mesure qu’ils comptent mettre en œuvre, répond aux aspirations des étudiants” dit-il.

Selon M. Faye, la situation de l’université (chevauchement des années) n’a pas été régularisée depuis l’année du Covid-19.

”On ne peut pas vouloir imposer les normes qui régissent un établissement qui fonctionne normalement, à une université qui jusqu’à présent ne fonctionne pas correctement” a-t-il répondu.

Pour lui, il convient d’abord de ”régulariser le calendrier universitaire avant de vouloir utiliser la question du certificat d’inscription comme une condition préalable au paiement de la bourse”.

”La situation que l’actuel pouvoir cherche à corriger est une pratique en cours depuis des décennies et tous les régimes précédents payaient les bourses sans essayer de faire ce que l’actuel régime veut faire” a-t-il expliqué.

Pas seulement un problème de bourse, une crise
Le Sénégal compte environ 286 000 étudiants, répartis entre les universités publiques et privées selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur. A elle seule, l’université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille quelque 90 000 étudiants, d’après le site officiel de l’université.

Le pays compte environ 158 000 boursiers universitaires dont 2 330 dans les universités et écoles supérieures privées, d’après le ministère de l’Enseignement supérieur.

Au-delà des bourses, l’Etat octroie également des allocations communément appelées “aides”. Environ 70 % des étudiants bénéficient de ces allocations.

Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, l’Etat sénégalais paye environ 90 à 100 milliards de Fcfa par an en bourses pour les étudiants inscrits dans les universités du pays et à l’étranger.

La crise qui secoue l’université de Dakar ne se résume pas seulement au paiement des bourses.

L’université Cheikh Anta Diop de Dakar fait aussi face à des problèmes structurels récurrents depuis des décennies.

Son effectif pléthorique affecte le calendrier académique et l’encadrement des étudiants.

Par ailleurs, les faibles capacités d’hébergement au campus social et les problèmes de restauration provoquent souvent des tensions dans le principal campus de Dakar.

Abdou Aziz Diédhiou
Role,BBC News Afrique

Retrouvez l’article sur bbc.com

PARTAGER