Nathalie Yamb : la templière anti Françafrique rejetée par les autorités ivoiriennes

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Interdite de séjour en France, l’activiste Nathalie Yamb vient d’être expulsée de Côte d’Ivoire suite à des propos très virulents à l’égard de la France. Celle qui a longtemps géré la communication du légendaire ancien Chef d’Etat ghanéen Jerry Rawlings, est devenue le nouveau visage du combat contre la Françafrique.

Depuis le 02 décembre dernier, Nathalie Yamb a été expulsée de Côte d’Ivoire. Devenue une véritable célébrité après un discours enflammé à Sotchi, lors du sommet Russie-Afrique, la conseillère exécutive du candidat aux présidentielles ivoiriennes, Mamadou Koulibaly, est devenue la nouvelle icône d’une certaine lutte contre la Françafrique.

Presque inconnue du grand public, il y a quelques semaines, la Suisse d’origine camerounaise n’arrête pas de provoquer des migraines chez les autorités ivoiriennes, mais également chez les diplomates français dans une période où le sentiment anti-français semble de plus en plus fort. Taxée d’agitatrice par les autorités ivoiriennes, blacklistée par les autorités françaises et de plus en plus adulée par une frange « révolutionnaire » du continent, Nathalie Yamb intrigue.

Taxée d’agitatrice par les autorités ivoiriennes, blacklistée par les autorités françaises et de plus en plus adulée par une frange « révolutionnaire » du continent, Nathalie Yamb intrigue.

Pourtant, celle que la Côte d’Ivoire expulse n’en est pas à son coup d’essai. En effet, cela fait plusieurs années maintenant que Nathalie Yamb essaie d’être le pied dans la fourmilière.

Un mystère nommé Nathalie Yamb

Alors que son nom a été cité des centaines de fois sur internet ces derniers jours, Nathalie Yamb n’est pas exactement une personne qu’on peut qualifier de publique. Pour s’en rendre compte, il suffit de rechercher son parcours. L’entreprise est ardue, surtout depuis que Wikipédia a décidé de supprimer sa biographie. On se retrouve à glaner çà et là des morceaux d’histoires qui, s’ils semblent dessiner un profil, laissent finalement un profond sentiment d’insatisfaction quand, au final, la Suisse d’origine camerounaise semble vous glisser entre les doigts. Certains éléments biographiques sont toutefois accessibles. Sur le site internet du parti Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), on retrouve une année de naissance, 1969.

Effectivement, Nathalie Yamb est née le 22 juillet 1969 à Gränichen, une commune du canton d’Argovie en Suisse ; le pays de sa mère. Son père, quant à lui est camerounais.

La biographie fournie par le site du Lider donne également une idée, assez vague, de son parcours. Nathalie Yamb serait journaliste et politologue de formation, mais également consultante en stratégie, communication et ressources humaines. C’est ce dernier volet de ses compétences qui la fait venir en Côte d’Ivoire. Avant cela, en 2005, elle travaille comme responsable des ressources humaines et de la communication pour la filiale camerounaise de l’armateur Maersk.

Quelques mois plus tard, elle dirige, au Nigeria, le service emploi et formation d’APM Terminals, une filiale de Maersk. C’est en janvier 2007 qu’elle arrive en Côte d’Ivoire pour occuper le poste de directrice générale des ressources humaines pour la filiale locale de l’opérateur de télécommunications MTN.

C’est en janvier 2007 qu’elle arrive en Côte d’Ivoire pour occuper le poste de directrice générale des ressources humaines pour la filiale locale de l’opérateur de télécommunications MTN.

De 2009 à 2014, elle supervise le développement des compétences de l’opérateur télécom en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale avant de devenir porte-parole de l’ancien Chef d’Etat ghanéen Jerry Rawlings, puis conseillère exécutive de la mairie d’Azaguie, en Côte d’Ivoire.

Si, d’après sa biographie, adhère au Lider en 2011, son engagement politique, et notamment auprès de ce parti et de son chef Mamadou Koulibaly, date de 2007.

A cette époque, alors qu’il est proche de Laurent Gbagbo, Mamadou Koulibaly, sera accusé de disidence. La faute à une tribune signée Mahalia Nteby, une anagramme de Natalie Yamb. Le texte est sec, cinglant et surtout inédit par son contenu. « La loyauté à la République n’implique en aucune façon le devoir de faire inconditionnellement allégeance à Laurent Gbagbo, n’en déplaise à l’occupant du palais du Plateau. Les tendances monarchiques du président sont dangereuses. »

« La loyauté à la République n’implique en aucune façon le devoir de faire inconditionnellement allégeance à Laurent Gbagbo, n’en déplaise à l’occupant du palais du Plateau. Les tendances monarchiques du président sont dangereuses. »

La Côte d’Ivoire ne le sait pas encore, mais elle vient de faire la connaissance de Nathalie Yamb. Cette dernière crée le « Blog de Saoti » pour dénoncer les errements du gouvernement d’Alassane Ouattara. Après son adhésion au Lider, Mahalia Nteby/Nathalie Yamb devient l’une des activistes politiques les plus critiques en Côte d’Ivoire. Au fil des années, ses prises de positions dépassent le cadre de la politique ivoirienne pour s’attaquer à l’autodétermination africaine.

Une épine dans le pied de la diplomatie française

Selon de nombreux médias, Nathalie Yamb est fichée « S » par les services de renseignement français. En d’autres mots, la camerounaise d’origine Suisse serait considérée comme susceptible de porter atteinte à l’ordre public en France. Si cette information n’est pas confirmée, la conseillère du Lider est effectivement interdite de voyage en France. La faute à des sorties plutôt acerbes contres des personnalités comme Sibeth Ndiaye, la porte-parole du président français, mais surtout à un discours prononcé le 24 octobre dernier lors du récent sommet Russie-Afrique. « Parler d’identité africaine est une chose aisée, car l’identité et les valeurs des Africains ne sont pas différentes de celles du reste de l’humanité : nous avons les mêmes sentiments de solidarité, de compassion, et les mêmes aspirations à la liberté, à la propriété, à la dignité, à la justice. Pourtant, force est de constater qu’après l’esclavage, la colonisation, les pseudo-indépendances, on ne nous a reconnu que le droit d’être libres, mais seulement au sein de l’enclos français. L’Afrique francophone est encore, en octobre 2019, sous le contrôle de la France ». Les mots sont acérés et leur effet est immédiat.

Les représentants français présents ne peuvent rien au déferlement qui suivra, car Nathalie Yamb ne se gênera pas pour remuer le couteau dans la plaie. Morceaux choisis. « Nous voulons sortir du franc CFA, que Paris, avec la complicité de ses laquais africains, veut pérenniser sous la nouvelle appellation « eco » et qui ne permet aucune industrialisation de l’Afrique francophone. La conquête de notre souveraineté monétaire est capitale, car la seule stabilité que le franc cfa garantit aux pays qui l’utilisent, est celle de la mauvaise gouvernance, de la pauvreté et de la corruption. » « Nous voulons le démantèlement des bases militaires françaises, qui sous le couvert d’accords de défense bidon, ne servent qu’à permettre le pillage de nos ressources, l’entretien de rebellions, l’entrainement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête de nos Etats. Nous refusons que la France continue d’usurper la voix de l’Afrique au sein de l’Onu, qu’elle soit à la base de quasiment toutes les résolutions concernant le continent.»

« Nous voulons le démantèlement des bases militaires françaises, qui sous le couvert d’accords de défense bidon, ne servent qu’à permettre le pillage de nos ressources, l’entretien de rebellions, l’entrainement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête de nos Etats.»

Le discours, fortement applaudi, fera le tour du monde, au grand dam de la diplomatie française qui tentera de répondre à Nathalie Yamb sur les réseaux sociaux. Quelques heures après le discours, la conseillère du Lider est une véritable star. Repris dans les médias et sur les réseaux sociaux, son discours trouve un écho chez des Africains dont les derniers mois ont été marqués par les exhortations d’influenceurs comme Kemi Seba à abandonner le franc CFA et à tourner le dos à la Françafrique.

« Le franc CFA ne permet aucune industrialisation véritable. On ne pourra pas se développer tant qu’on aura le franc CFA. Le Ghana voisin, qui a sa propre monnaie, est plus compétitif que la Côte d’Ivoire car sa banque centrale peut décider de baisser ou de monter la valeur du Cedi dans un souci de compétitivité », soutient Nathalie Yamb.

La conseillère du Lider n’a pas peur d’afficher son idéologie révolutionnaire et assure ne pas craindre les représailles. « Pour qu’une révolution réussisse, il est bien que les révolutionnaires restent en vie. Ceci étant, il y a longtemps que j’ai surmonté ma peur. On ne peut pas s’engager dans un combat de libération en pensant qu’il n’y aura pas un prix à payer. Les assassinats comme ceux de Thomas Sankara, les empoisonnements existent encore, mais on est au XXIe siècle, les méthodes ont évolué. Même si ça peut arriver, cela ne sera pas aussi facile d’éliminer un Mamadou Koulibaly ou une Nathalie Yamb. Quand on a peur, l’oppresseur n’a plus besoin de tricher, il peut faire ce qu’il veut. Mais lorsqu’on surmonte sa peur, on est libéré, on fait ce qu’on peut faire, puis d’autres viendront prendre le relais », déclare la native de Gränichen. Suisse, mais pas neutre, la camerounaise va assumer ses propos au point d’en devenir gênante.

« Pour qu’une révolution réussisse, il est bien que les révolutionnaires restent en vie. Ceci étant, il y a longtemps que j’ai surmonté ma peur. On ne peut pas s’engager dans un combat de libération en pensant qu’il n’y aura pas un prix à payer.»

Les autorités ivoiriennes finiront par l’expulser pour « activité incompatible avec l’intérêt national », achevant de faire de Nathalie Yamb un symbole d’autodétermination à l’échelle africaine. En Côte d’Ivoire, son parti s’en servira certainement comme argument lors des prochaines élections présidentielles. « L’histoire retiendra que Alasssane Ouattara, qui a fait sa carrière sur des accusations de xénophobie à son égard, est lui-même un xénophobe. Rien n’interdit à un étranger de faire de la politique. Il est simplement interdit d’être président d’une formation politique », a déclaré Mamadou Koulibaly.

Toutefois, si le parler dru de Nathalie Yamb peut impressionner, il lui reste encore à maitriser sa fougue pour rester audible et séduire au-delà d’un cercle de militants radicaux. Sa récente déclaration à propos de « De Gaule, pire qu’Hilter » semble davantage relever de l’injure que de l’argument politique.

Sa récente déclaration à propos de « De Gaule, pire qu’Hilter » semble davantage relever de l’injure que de l’argument politique.

A l’échelle africaine, si elle sait éviter cette fuite en avant, c’est peut-être le début d’une ascension pour Nathalie Yamb. « Je prends cela avec beaucoup d’humilité. C’est un honneur et une grosse responsabilité quand on voit toutes ces attentes et qu’on se rend compte qu’on incarne subitement l’espoir de peuples africains. Je n’ai pas envie que mon discours reste seulement un discours. J’entends bien œuvrer à sa concrétisation », assure la conseillère du Lider.

Servan Ahougnon
Ecofin Hebdo

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