Côte d’Ivoire -Enquête: Education nationale et technique : Dans l’univers des enseignants vendeurs de fascicules

725

[ Publié / Modifié il y a

Des pratiques peu honorables sont de plus en plus reprochées aux enseignants en Côte d’Ivoire. Il ressort des témoignages recueillis auprès de plusieurs élèves et étudiants que les professeurs se détournent progressivement de leur rôle de formateur pour se transformer en vendeurs de fournitures scolaires.
Arthur K, garde un mauvais souvenir de son passage au lycée professionnel de Jacqueville où il a suivi une formation en électromécanique. « Au lycée professionnel de Jacqueville, les professeurs nous obligeaient à payer leurs fascicules. Le fascicule de mathématique coûtait 3 000 Fcfa. Idem pour les fascicules d’Anglais, de dessin. Le fascicule de législation nous était vendu à 1 500 Fcfa. A côté de ces documents, les enseignants nous contraignaient à acheter avec eux ”BT Mathématique à coup sûr” à 15 000 FCFA avant les examens, sans compter les cours de renforcements, qui revenaient à 2 000 FCFA/ mois, une calculatrice à 5 000 FCFA à payer obligatoirement avec le professeur au risque d’être pénalisé au niveau des notes », relate cet ancien pensionnaire du lycée professionnel de Jacqueville.
Béatrice Y, étudiante dans une grande école de la place, soutient n’avoir pas échappé à ces pratiques quand elle était au lycée moderne d’Abobo où elle a obtenu le baccalauréat. Elle affirme sans détour que les professeurs les astreignaient à acheter leurs fascicules pour suivre les cours : « Nous sommes pratiquement contraints d’acheter les fascicules avec eux puisque la plupart des exercices et certaines interrogations en étaient tirés. De plus, les élèves qui se soumettaient aux exigences des professeurs bénéficiaient d’un traitement de faveur au niveau des notes. Par contre, ceux qui s’y opposaient étaient sanctionnés négativement ».

Les élèves accusent, les enseignants se défendent
Les étudiants de certaines grandes écoles privées supérieures ne sont pas épargnés par ce phénomène qui est perçu comme un honteux chantage. C’est le cas d’une étudiante du Cesa du Plateau, qui a souhaité garder l’anonymat. Il ressort de son récit que les modules, objet de fascicules, sont, entre autres, l’Enquête de satisfaction, la Communication d’Entreprise, le français, l’anglais, a raison de 1 500 FCFA par fascicule. A en croire l’étudiante, ici aussi il faut acheter les fascicules, sous peine d’en subir les conséquences.
Orientée en classe de seconde au collège Les Unis d’Abobo Akeikoi-Extension, une jeune élève confirme la vente des fascicules dans l’établissement d’accueil. Selon ses confidences, chaque fascicule d’Anglais, Français, Mathématique et Physiques y est vendu au prix unique de 3 000 FCfa. La même pratique est décriée au collège Ecole Paix et Développement (EPD) du même quartier, à en croire certains élèves, sous le couvert de l’anonymat.
En réaction aux accusations portées contre son établissement, le directeur du collège EPD, Koné Kikoun, s’est inscrit en faux contre les propos tenus par les élèves. Il soutient que ce sont les fascicules dénommés ”Mon cahier d’habilitées”, vendus en librairie qui sont utilisés dans l’établissement et non des fascicules élaborés par des enseignants. Koné Kikoun tient à préciser que « c’est à la demande des parents d’élèves que l’administration a vu un libraire qui livre des commandes de ”Mon cahier d’habilitées”. On paie au prix mentionné sur les livres ». Il ajoute sur un ton ferme : « Je ne peux pas tolérer qu’un enseignant vende ses cahiers aux élèves ».
Un professeur d’histoire-géographie du collège As Pouchkine d’Abobo, qui a été cité par des élèves comme un des établissements concernés par le sujet, reconnait qu’il vend les cahiers aux élèves. Mais il indique que les cahiers en question sont commandés auprès d’un inspecteur de l’Education nationale parce que ceux-ci sont originaux et que par conséquent ils sont stickés. L’enseignant soutient agir de la sorte pour éviter que ses élèves n’achètent des cahiers qui n’ont pas de stickers ou des cahiers photocopiés.
Un des collègues du professeur, qui a assisté à l’entretien, ajoute qu’en cas de contrôle des cahiers d’habilitées, si les inspecteurs découvrent un document photocopié, c’est le professeur de la matière qui paie les pots cassés. Et que dans le cas contraire, c’est l’élève qui assume les responsabilités. « C’est pour éviter ces désagréments que nous payons les cahiers chez des libraires ou les commandons chez les inspecteurs », se défend notre interlocuteur.
Un professeur de mathématiques du même établissement indique pour sa part qu’il n’impose pas ”Mon cahier d’habilitées”, mais qu’il le conseille, car il estime qu’il facilite la compréhension des cours et le travail du professeur. L”enseignant souligne que ce fascicule s’adapte à l’APC (Approche par compétences). Il s’empresse d”ajouter : « Je n’accorde pas un traitement de faveur aux élèves qui paient le document avec moi ».
Il reste que cette pratique est de plus en plus décriée, car elle tend à coller aux enseignants l’étiquette de marchands de savoir.
Jeremy Junior
lebanco.net

PARTAGER