Sylvie Fofana: nounou des nounous, féministe infatigable de la France à la Côte d’Ivoire

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Fondatrice du premier syndicat des auxiliaires parentales de France et Chevalier de l’ordre national du Mérite français, Sylvie Fofana a su conquérir son pays d’adoption par son abnégation. L’ancienne nounou, féministe engagée, entend poursuivre son combat en Côte d’Ivoire, sa terre natale où elle est de nouveau installée depuis peu.

Le 21 janvier 2016, Sylvie Fofana est décorée Chevalier de l’ordre national du Mérite français, consécration du combat pour la cause des femmes mené par cette migrante ivoirienne, arrivée en France deux décennies plus tôt.

Née dans les années 60 à Mankono, une ville du nord-ouest de la Côte d’Ivoire, Sylvie arrive à Paris le 8 juin 1992, enceinte de cinq mois et en laissant derrière elle à Abidjan deux enfants âgés de trois et cinq ans.

«Mon mari ne travaillait pas à l’époque. Et il ne voulait pas que j’aille en France. Je lui ai dit que si je veux réserver le meilleur à nos enfants, il est primordial pour moi d’aller leur préparer un avenir», confie à Sputnik Sylvie Fofana, qui nous a reçus à son bureau d’Abidjan, au siège de Pour la République et la Démocratie (PRD), parti politique dont elle est la présidente nationale des femmes.

Un an plus tard, alors que sa fille n’a que huit mois et qu’elle est en pleine préparation de son bac professionnel secrétariat bureautique, son oncle, qui l’héberge depuis son arrivée, la met à la porte. Désormais sans domicile fixe, elle erre de foyer d’hébergement en solution précaire, avant d’être mise en contact avec une assistante sociale, qui la place dans un centre pour femmes isolées.

«Au centre, j’étais logée dans un studio qui donnait sur la prison de la Santé, mais je jouissais de ma liberté. Je me sentais presque chez moi. Et il y avait une crèche pour ma fille», raconte Sylvie.

Pour avoir droit à une habitation à loyer modéré, il lui fallait travailler. Elle interrompt donc ses études pour chercher du travail.

«Quand on est immigré en France, en général, le travail qui s’offre à nous, pour les femmes, c’est d’être nounou, pour les hommes, c’est d’être agent de sécurité», explique-t-elle.

En janvier 1995, une amie exerçant le métier de nounou l’aide à avoir le même job. Elle fait alors ses premiers pas dans un métier qu’elle exercera pendant 17 ans.

«C’est l’amour des enfants qui m’a surtout emmené vers ce métier, sinon j’avais aussi la possibilité de faire du secrétariat. C’est cet amour qui m’a donné la force d’endurer les exploitations et vicissitudes liées à ce métier», précise-t-elle.

En 2009, Sylvie Fofana réalise qu’il n’existe aucune structure pour organiser l’activité des nounous, ces femmes pour la plupart migrantes.

«Je me dis qu’il faut qu’on s’organise. Je contacte 17 amies nounous et leur fais la proposition. 16 sont partantes. C’est ainsi que j’ai commencé à encadrer les nounous de mon arrondissement, le XVe. Elles venaient avec leur contrat de travail et fiches de paie et je vérifiais si leur employeur respectait bien leurs droits.

J’avais depuis longtemps fait de la collection collective [la convention n° 3180 des salariés du particulier employeur, ndlr] mon livre de chevet et donc j’étais suffisamment outillée pour les conseiller et même orienter leur employeur qui, également, ne connaissait souvent pas cette convention. J’étais donc en quelque sorte une médiatrice», relate Sylvie Fofana au micro de Sputnik.

Au début informel, ce groupe de nounous se structure en association en octobre 2009. Sylvie convoque alors ses consœurs une fois par mois, à la maison des associations du XVe arrondissement de Paris, profitant de la gratuité des salles.

Début 2012, une sociologue, Caroline Ibos, maître de conférences en science politique à l’université Rennes II [auteure du livre «Qui gardera nos enfants? Les nounous et les mères» paru chez Flammarion, ndlr] lui apprend qu’il n’existe pas de syndicat dans le milieu. Caroline Ibos en a fait le constat après une étude sociologique qui a duré trois ans et qui impliquait notamment 13 nounous ivoiriennes. Sylvie Fofana décide alors de fonder le premier syndicat de gardes d’enfant à domicile de France. En avril 2012, elle réunit 35 nounous avec qui elle démarre l’aventure. Le Syndicat National des Nounous (SYNN) voit le jour.

«Certains employeurs ne nous prenaient pas au sérieux parce que pour eux, être nounou, ce n’est pas un vrai travail. Alors qu’une nounou, c’est une éducatrice, elle passe plus de temps avec les enfants que les parents eux-mêmes», déclare Sylvie.

Très vite, le terme «nounou» jugé «réducteur, dévalorisant», ne leur convient plus. Le SYNN est donc rebaptisé le Syndicat Professionnel des Gardes d’enfants à Domicile (SPGED). En septembre 2012, le SPGED va s’affiler à l’Union Nationale des Syndicats Autonomes (UNSA) pour gagner en visibilité.

«À partir de ce moment, les médias, pour qui c’était une première de voir des nounous évoluer en syndicat, font de notre combat leurs choux gras et cela nous profite».

France 2 consacre à Sylvie Fofana un reportage de 52 minutes pour parler de son combat pour les droits des nounous. Dans le reportage, on la voit faire le tour des parcs parisiens pour exhorter ses consœurs à se regrouper afin de défendre ensemble leurs droits au sein du SPGED.

La ministre des Droits des femmes de l’époque, Najat Vallaud-Belkacem, qui a suivi le reportage, est touchée. Elle propose alors Sylvie Fofana au Président François Hollande pour être décorée chevalier de l’ordre national du Mérite. Il accepte et signe le décret.

Le 21 janvier 2016, Sylvie Fofana reçoit sa médaille des mains de sa marraine, Danielle Bousquet, militante féministe et politique, présidente du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

«C’est un honneur et une fierté d’être décorée pour son mérite dans un pays qui n’est pas le vôtre», s’extasie Sylvie Fofana au micro de Sputnik.

L’Ivoirienne se sent «résolument féministe dans l’âme».

«Je me bats pour les droits des femmes, pour l’égalité entre l’homme et la femme. J’ai un désir ardent d’œuvrer à l’amélioration de la condition des jeunes filles, des femmes, mais malheureusement les moyens me manquent.»

Sylvie a également participé à l’élaboration d’un ouvrage sur le féminisme en France, 100 ans de combats pour la liberté des femmes, paru chez Flammarion. Elle figure par ailleurs dans l’édition 2014-2015 du Gotha Noir de France, un ouvrage qui met en lumière les parcours de réussite de la diaspora afrodescendante en France, où elle est présentée comme un modèle.

«L’une des raisons qui m’a envoyée en politique, c’est justement le fait de n’avoir pas les moyens de mettre en place la politique sociale dont je rêve. Pour moi, la politique, c’est être au service des autres, me rendre utile à mon prochain, rien que ça. Bien souvent en Afrique, il faut un appui politique pour espérer voir ses projets financés», explique-t-elle.

En Afrique, et en particulier en Côte d’Ivoire où elle est revenue s’installer et où elle a créé en avril 2014 la première Association des Salariés du Particulier Employeur (ASPE), Sylvie déplore la «politisation malsaine» de la vie.

«Dans mon pire cauchemar, je n’aurais même pas pensé à créer un syndicat ici en Côte d’Ivoire. Parce que pour mener des combats, il faut être en vie. J’ai juste créé une association où je donne des conseils aux femmes de ménage pour ne pas qu’elles se fassent exploiter.

En France, quand on veut créer une association, en moins de deux semaines, vous avez le récépissé. Créer une association est là-bas une liberté, un droit. Mais en Côte d’Ivoire, depuis 2014 que l’ASPE existe, nous n’avons toujours pas eu d’agrément, on a juste un récépissé de dépôt à la préfecture. Alors que sans agrément, il est difficile d’obtenir des financements et pouvoir mener des actions sur le terrain. C’est politique, tout ça. J’ai l’impression qu’en Côte d’Ivoire, les droits humains fondamentaux ne sont pas respectés», s’indigne Sylvie Fofana au micro de Sputnik.

Dans son pays natal, Sylvie, qui a maintenant aussi la nationalité française, a pour l’heure un regret, celui de n’avoir pas encore concrétisé un projet qui lui tient particulièrement à cœur.

«J’ai un projet de formation de personnel de maison qui doit donner du travail à des centaines de jeunes Ivoiriens. J’ai à cet effet signé une convention avec le Cercle d’affaires français de Côte d’Ivoire, qui stipule que les jeunes formés seront embauchés et payés au SMIC.

Le Fonds de Développement de la Formation Professionnelle, que j’avais approché, m’a fait marcher pendant trois ans pour finalement me dire qu’il ne pouvait pas financer le projet. C’est un refus politique, c’est ce que je pense, car j’étais du Rassemblement des Républicains [parti présidentiel, ndlr] et j’ai viré dans l’opposition au PRD. Je n’attends plus grand-chose des autorités actuelles. Aujourd’hui, je me tourne vers toute personne de bonne volonté et surtout vers les institutions internationales à qui je lance un vibrant SOS afin de voir financer mes projets qui n’ont pour but que de donner du travail à la jeunesse!»

En attendant de trouver des financements, Sylvie Fofana reste concentrée sur son sacerdoce: celui de continuer d’œuvrer à l’amélioration des conditions de vie et de travail des femmes. L’ASPE, qu’elle a créée, sera bientôt transformée en ONG et rebaptisée Cœurs Solidaires d’Ivoire. Le SPGED, devenu en janvier 2014 le Syndicat National des Auxiliaires Parentales (SNAP) est désormais géré par sa fille, à qui elle a transmis le virus du syndicalisme.

Roland Klohi
Sputnik

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