Soro et le défi du pardon et de la réconciliation (2ème partie) :Identifier les mains sales…

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Guillaume Soro et le défi du pardon et de la réconciliation (2ème partie) :

Identifier les mains sales…

L’Editorial de Tiburce Jules Koffi

Commençons par une précaution didactique : répondre à l’interrogation majeure (intentionnellement restée sans réponse) que nous avons exprimée dans le premier volet de cette réflexion sur le projet de « Pardon et Réconciliation » signé Guillaume Soro, Président de l’Assemblée nationale. La question fondamentale ici est la lecture que font de l’Histoire, tous ceux-là qui refusent au PAN la légitimité de conduire un tel dossier, pour une raison qui relève de l’éthique classique : « Il a les mains sales ».

Il ne me revient pas à moi de laver les membres et vêtement sales des divers protagonistes d’une histoire en elle-même sale — la crise ivoirienne l’est vraiment. Questions subsidiaires, mais de haute importance, donc :

– est-il possible de sortir indemne et absolument innocent d’une histoire sale… comme celle que ce pays a connue ?
– Et quelle est cette histoire ?
– Peut-on, à l’examen et dans les faits, être un acteur politique de premier rang et avoir les mains propres (entendu dans le sens de : « Etre innocent » de tout et en tout » ?
– Que dit la tranche d’histoire nationale qui a engendré tous ces faits malheureux qui nous ont menés au mur de la déchirure ?

Elle commence, cette histoire, à la fin des années 1980. C’est celle d’un pays qui amorce une phase importante de son parcours moderne post indépendance. Elle enregistre alors des faits qui seront autant de repères majeurs que les analystes n’associeront que plus tard, bien plus tard, pour en saisir la cohérence et comprendre le mécanisme de cette crise. Relevons quelques-uns de ces repères annonciateurs et détonateurs de la tragédie qui frappera notre pays:

1. la banqueroute que connaît le pays à la fin des années 1980.

C’est un constat d’échec que l’opposition juge inacceptable. L’Usd (Union des Sociaux –démocrates), par la plume de son Secrétaire général Bernard Zadi, note, à l’occasion de sa sortie officielle, à Novotel-Plateau, en avril 1990 : « Cette banqueroute est inacceptable car c’est au nom du « Silence on développe » qu’après les événements de 1963, l’opposition ivoirienne a opté pour des activités pacifiques, allant même jusqu’à opérer dans la clandestinité (par preuve des représailles aussi), sans aucune intention perturbatrice ». C’est donc une trêve sociale et politique de près de trois décennies (30 ans) qui aura été donnée à Houphouët-Boigny et à son régime. D’où vient donc que l’on vienne, au bout de ces 30 années de paix et de stabilité (favorables au développement et au progrès), nous annoncer cette banqueroute et ces mesures d’austérité intolérables qui signent la faillite de l’Etat ?

2. le retour au multipartisme, sous la pression de l’opposition encouragée par la France à travers un soutien diplomatique et médiatique sans réserve à Laurent Gbagbo son chouchou d’alors.

Oui, Laurent Gbagbo fut l’homme de la France contre Houphouët-Boigny qui leur était devenu gênant : le « Vieux » avait en effet retrouvé ses réflexes anticolonistes d’hier, et il tenait tête à la France et à l’Occident pilleurs de nos ressources, sur deux points importants : le refus de faire de « l’Afrique, la poubelle de l’Occident » — des pays européens ayant demandé aux Africains d’accueillir sur leurs sols leurs déchets ! Réponse d’Houphouët-Boigny, digne et fier : « Jamais l’Afrique ne sera la poubelle de l’Occident. » Souvenir dégoûtant : c’est bel et bien sous Laurent Gbagbo que les déchets (toxiques ou non) rentreront en Côte d’Ivoire ! Le second point important du combat d’Houphouët-Boigny contre la France fut son refus de se soumettre à la baisse drastique du prix du café et du cacao.

3. l’arrivée d’un des nôtres, Alassane Ouattara (inconnu de la plupart des Ivoiriens parce qu’il servait à l’étranger.)

De hautes responsabilités technocratiques (relever économiquement le pays) et politiques lui furent confiées. L’homme fut nommé Premier ministre d’Houphouët-Boigny – un fait majeur dans la jeune histoire administrative et politique du pays ;

4. les signes d’altération de la santé du Président Houphouët-Boigny ;

5. la publication de « La Charte du Nord » ;

Ce document est un brûlot social et politique. Un dangereux tract sécessionniste.

6. la disparition du Président Houphouët-Boigny, vers la fin de l’année 1993;

7. l’arrivée de Konan Bédié au pouvoir, et son corollaire de mauvaise gestion et d’imprudences politiques.

Les détournements de fonds, la culture de la fête et de l’amusaille, le culte grotesque de la personnalité (Bédié par-ci, Bédié par-là, CNB, Mme Bédié par-ci, Mme Bédié par là, les enfants Bédié…etc. Ouf !!!), caractérisèrent cette régence du scandale et de la honte. Il faut ajouter à tout cela la morgue du régime décrié, les bévues et bavures policières à l’encontre des gens du nord du pays pris à tort pour des étrangers, etc. Au centre de ce climat de mal-être social, le concept diviseur de l’Ivoirité.

8. l’exacerbation des rivalités entre les potentielles figures pressenties à la succession d’Houphouët-Boigny : Alassane Ouattara, Konan Bédié.

C’est ce que Laurent Gbagbo nomma, à raison : « La guerre des héritiers d’Houphouët-Boigny. » C’est un conflit qui se fait sous le regard passif sinon indifférent de l’opposition, non consciente du danger que faisait planer sur le pays la radicalité de cette rivalité : « Au Parti ivoirien des Travailleurs (Pit), nous estimons que c’est là une querelle de personnes, qui ne nous concerne pas », déclara ainsi ce pourtant respectable parti d’intellectuels, par la voie sereine et froide d’Angèle Gnonsoa ! Hummm ! Ils se seront donc montrés incapables de comprendre que cette rivalité abritait les flammes de ce qui allait ruiner la cohésion entre les fils de ce pays naguère réputé havre de paix ;

9. le ralliement politicien de Laurent Gbagbo au Rdr d’Alassane Ouattara dont les velléités de putschiste n’étaient un mystère pour aucun militant politique ou observateur de la vie du pays.

Disons-le tout net : Gbagbo a préféré faire alliance avec le Rdr plutôt qu’avec les partis de la gauche démocratique (qu’il a trahis dès 1990, juste après la mise en place de l’Alliance de la gauche, faite à Korhogo) car le  »pacifisme » de cette gauche qui était sur des positions plutôt réformistes (cas du Pit et de l’Usd) ne l’intéressait pas. À l’opposé, le Rdr, parti violent et rempli de fanatiques prêts au sacrifice ultime, comme l’est le Fpi, s’offrait à son regard comme l’outil le plus utile pour assouvir sa soif de parvenir au pouvoir;

10. le développement de l’incivisme.

Toute chose qui a toujours prévalu à la naissance des climats insurrectionnels : injures graduelles au chef de l’Etat, actes de défiances au régime, tous signés de la presse du Fpi et du Rdr : La voie/ Notre voie, Le patriote ; il faut ajouter à cela les autres actes d’incivisme posés par la Fesci, et conduits par ses têtes fortes que furent Guillaume Soro et Blé Goudé. Mentionnons aussi les premières tentatives de putsch (adroitement jugulées par le pouvoir), le boycott actif, etc.

11. le mandat d’arrêt lancé contre Alassane Ouattara.

La grave imprudence !

12. le climat de pourrissement du climat social ; et, en apothéose apocalyptique, le coup d’Etat, un jour du 24 décembre 1999.

Voilà donc douze (12) repères importants pour mieux lire la donne historique qu’est la crise ivoirienne. Bien sûr, à ce stade-là de la succession de ces faits, l’acte majeur, déclencheur de la calamité à venir, reste le coup d’Etat.

CES MAINS SALES QUI NE SE L’AVOUENT PAS

On sait les acteurs principaux de ce coup d’État : le Rdr, le Fpi, le PPs (Parti pour le Progrès et le Peuple), la Fesci, une branche antirépublicaine des FANCI. On sait aussi quelques noms d’héros principaux de cette ère nouvelle et tourmentée qu’inaugurait imprudemment la Côte d’Ivoire : Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo, Bamba Morifé, les Généraux Palenfo, Coulibaly, Mathias Doué, Robert Guéi, les officiers Mouassi Grena, Zoin Honoré, Henri César Damalan, etc. ; les civils conspirateurs (ou ayant cautionné le pronunciamiento du 24 décembre) : Tapé Kipré, Lévy Niamké, Constance Yaï, Blé Goudé, Guillaume Soro, Martial Ahipeau, entre autres. Elle est vaste, la liste de ces hommes redoutables qui ont mis le feu à la poudrière  »ivoire ».

Un coup d’Etat aussi… démocratique (réflexion vraiment farfelue et incommodante de Laurent Gabgbo !) soit-il, en appelle d’autres, tous aussi… démocratiques ! Ainsi vint, démocratiquement, la rébellion pour, à son tour, protester démocratiquement par… les armes, contre les actes de violence, d’exclusion et d’humiliation décriés par ceux qui en subissaient les conséquences : les enfants du nord de notre pays. Ce nord écorché (Bottey Zadi Zaourou) qui n’avait eu de cesse de dire ses blessures, les offenses qu’il subissait, les actes d’humiliation qui semaient progressivement dans le cerveau de ses enfants malmenés et désespérés, des rêves de révolte à grande échelle, afin de se donner des raisons et chances de prendre un jour le pouvoir et de signer, conséquemment, leur revanche sur cette société ivoirienne sourde à leurs angoisses existentielles et, pis, identitaires !

Le « rattrapage ethnique » (expression malheureuse et imprudente sortie de la bouche du Président Ouattara) est la traduction en acte de cette soif de revanche, et non une décision d’Alassane Ouattara. Oui, je le dis : le  »rattrapage » était inscrit dans l’esprit de la « Charte du nord », tout comme le putsch était inscrit dans le boycott actif conduit par Laurent Gbagbo qui poussa ses militants hystériques et sans capacité d’autonomie réflexive, à empêcher, de manière anti démocratique, des citoyens de jouir librement et démocratiquement de leur droit de vote ! La rébellion était au programme dans l’esprit insurrectionnel du boycott actif qui, lui, préfigurait la guerre de 2002, et celle, plus chaotique, de 2010-2011 pour la conquête du pouvoir.

De même que l’argent appelle l’argent (Pamélo Monka), le désordre appelle le désordre, et les petites guerres amènent les grandes guerres. Boycott actif conduit par le Fpi (1995), coup d’Etat mené par le Fpi, le Rdr et autres comparses déjà cités (en 1999), accession sanglante de Laurent Gbagbo au pouvoir en octobre 2000 (Ah ! Ce charnier de Yopougon !), rébellion (en 2002), guerre civile et militaire (en 2010-2011) : voilà, crescendo, et dans son déroulé classique, la succession de faits qui sont autant d’étapes de l’histoire rouge qui a conduit la Côte d’Ivoire à ces violences extrêmes et hautement meurtrières. Car chacune d’elles a été parsemée de cadavres. Je ne vois, jusque-là, pas l’entière responsabilité de Guillaume Soro dans cette sale histoire dont les protagonistes ont TOUS les mains sales !

Vous avez dit « mains sales » ? Relisons la pièce de Sartre, sous le même titre. IL y est dit : « La pureté est une idée de fakir, de moine ! ». Oui, vous avez dit « mains sales » ? D’accord ! Parfait ! Mais alors, parlons-nous franchement : il faudrait une vaste lessive nationale et toute une industrie de savonnerie pour laver celles de nos concitoyens de tous les bords politiques, gravement impliqués dans les atrocités qui ont rythmé la crise ivoirienne.

Source: guillaumesoro.ci

A suivre : Guillaume Soro et le défi du pardon et de la réconciliation (III) :

La rébellion, solution désespérée et tentative de régulation sociale

Tiburce Koffi

tiburce_koffi@yahoo.fr

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