Mutinérie: Réflexions exploratoires sur la supposée cache d’armes découverte à Bouaké

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L’opinion nationale et internationale vient d’être informée, à l’issue de la dernière mutinerie de l’armée ivoirienne, dont le dénouement a eu lieu le mardi 16 mai 2017 avec l’Accord conclu entre le gouvernement et les soldats mécontents, qu’une enquête est ouverte sur une cache d’armes découverte à Bouaké pendant ladite mutinerie. Dans une conférence de presse donnée à l’issue de la dernière négociation entre le gouvernement et les mutins, le Ministre intérimaire en charge de la défense, Alain Richard Donwahi, a en effet, non seulement annoncé depuis Abidjan, « la découverte d’une cache d’armes à Bouaké », mais aussi l’ouverture d’une enquête pour déterminer « le propriétaire de cette cache d’armes ».Quelles observations et quelles interrogations cette information soulève-t-elle à la moindre réflexion? L’intellectuel qui réfléchit sur une annonce ne saurait se substituer à la justice. Son rôle est tout au plus de faire prendre conscience de la complexité des situations.

a) Des observations

D’un point de vue politique et judiciaire, nul ne peut contester la légalité et la légitimité de l’initiative du gouvernement ivoirien. En tant qu’autorité légale et légitime en charge de la sécurité de tous les ivoiriens et de la défense du territoire de Côte d’Ivoire, le gouvernement a obligation d’enquêter sur toutes les contraventions, délits ou crimes potentiels, supposés être en mesure de remettre gravement en cause la paix et la sécurité collectives.

Mieux encore, le gouvernement a obligation de rendre compte des conclusions de ses enquêtes sur ce genre d’événement, notamment devant le Parlement et plus amplement devant le peuple ivoirien entier. En république et en démocratie, c’est de tradition.

Enfin, dernière observation, le gouvernement, en ouvrant l’enquête doit s’assurer que les conditions de reconstitution des faits soient entièrement respectées, afin que ni les montages de scène, ni les délations délirantes, ni les affirmations gratuites, n’en viennent à avoir droit de cité dans le domaine sacré de la justice. IL y a là, une responsabilité éthique suprême . Toute faute intentionnelle ici relèverait de la haute trahison de la république.

b) Des interrogations

En analysant cependant les circonstances de la révélation de la supposée cache d’armes de Bouaké, on constatera que:

1- Cette supposée cache d’armes a été révélée, avec forces images brandies fiévreusement, sur les réseaux sociaux longtemps avant de l’être par les autorités légales et légitimes de la république de Côte d’Ivoire. D’où première série d’ interrogations sur les circonstances de la supposée découverte: Où et quand a été réellement effectuée cette découverte alléguée? Qui a découvert cette cache d’armes pour la première fois? A quel titre les découvreurs de cette cache d’armes s’en sont-ils remis d’abord aux réseaux sociaux et non aux autorités légales et légitimes de Côte d’Ivoire?

2- Lorsque le ministre annonce qu’il s’agit pour l’enquête de déterminer « le propriétaire de cette cache d’armes », il semble manifestement rater l’essentiel et faire semblant d’ignorer l’évidence. Sur les réseaux sociaux on a exhibé non seulement des images de caisses de munitions et d’armes, mais aussi affirmé sans sourciller que le propriétaire de cette cache d’armes et de ces armes n’était nul autre que le Directeur de Protocole du Président de l’Assemblée Nationale, M. Koné Kamaraté Souleymane, dit Soul to Soul. D’où la seconde série d’interrogations sur l’orientation de l’enquête du gouvernement: Si le gouvernement ne maîtrise ni le lieu, ni le temps, ni les responsables de la révélation initiale d’une cache d’armes à Bouaké, comment peut-il d’emblée exclure les auteurs de cette révélation initiale de l’enquête, dès lors que la supposée cache d’armes se trouve être un domicile qui a été pillé, apparemment à l’insu du gouvernement ivoirien avant d’être exhibé comme une supposée cache d’armes?

3- Lorsqu’on ouvre exclusivement une enquête orientée sur « le propriétaire de cette cache d’armes », veut-on confondre la propriété du domicile et la propriété des armes? Veut-on par définition affirmer qu’un domicile étant pillé en l’absence de son propriétaire, en temps de belligérance en plus, tout ce qu’on affirme y avoir trouvé lui appartient nécessairement? Ceci ne saurait manquer de nous rappeler, en 2015, la prétendue cache d’armes trouvée dans le domicile du Président Guillaume Soro, en sa propre absence, à Ouagadougou. En l’absence du propriétaire d’un domicile, les pilleurs peuvent-ils être des témoins crédibles de ce qui s’y trouvait réellement?

4- Enfin, l’observateur ne peut manquer de se poser la question suivante: les armes détenues par les mutins de ce mois de mai 2017 à Bouaké, Abidjan, Man, Bondoukou, Korhogo, San Pedro, etc, venaient-elles des casernes ivoiriennes ou de la prétendue cache d’armes extérieures à ces casernes? Des mutins ont-ils à quelque moment que ce soit affirmé ou reconnu avoir reçu des armes d’un tiers pendant la mutinerie? Et si, par hypothèse, ce tiers était le propriétaire de la cache d’armes supposée être l’un des domiciles de M. Koné Souleymane, qui a donc pillé ce domicile pour y découvrir des armes? Si c’était pour se mutiner, quel intérêt aurait-il eu à en diffuser les images au lieu de s’en remettre aux autorités? Si ce n’était pas pour se mutiner, comment ne pas imaginer qu’il peut s’agir tout bonnement d’un montage grossier et farfelu de plus pour faire du Président de l’Assemblée Nationale, Guillaume Soro, le bouc-émissaire de la dernière mutinerie de l’armée ivoirienne?

IL est temps que la lumière soit faite ! L’enquête ouverte par le gouvernement ivoirien doit aller au bout des exigences de vérité, de justice et de clarté, afin que définitivement, les opinions nationale et internationale sachent si les fragilités structurelles de l’armée ivoirienne sont les seules et uniques sources des récentes mutineries ou si, au contraire, il s’agit de manipulations éhontées de politiciens véreux, soucieux de contourner la démocratie ivoirienne émergente par des méthodes arbitraires et criminelles. Voilà pourquoi je salue le soutien ferme du Président Guillaume Soro, Chef du Parlement Ivoirien, à la poursuite scrupuleuse et rigoureuse de cette enquête gouvernementale, afin que le poison des rumeurs infondées étouffe résolument ceux qui s’en délectent cyniquement. De toute évidence, les héros de la Côte d’Ivoire n’auront jamais à pâlir de jalousie devant les zéros de la Côte d’Ivoire. J’en suis convaincu.

Par Franklin Nyamsi

Professeur Agrégé de Philosophie

Paris, France

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