La voix et la voie…Ou la justice, le pardon et la réconciliation au cœur de l’émergence ivoirienne, selon GKS.

1108

S’il est un événement qui a défrayé la chronique ces derniers jours, accaparé l’attention et l’intérêt des citoyens et des observateurs, à l’intérieur et à l’extérieur du Quadrilatère ivoirien, c’est bien la cérémonie d’ouverture de la session ordinaire 2017 de la première législature de la Troisième République. Avant cela et parce que la scène politico-social et médiatique n’admet pas la vacance d’audience et de bruit, c’était le débat sur la fusion longtemps annoncée mais toujours ajournée entre le PDCI et le RDR, les partis phares du RHDP, qui occupait la scène publique, nourrissait les commentaires. Sur la question, et depuis Daoukro, la capitale de son Iffou de souveraineté régionale, Henri Konan Bédié, venait de siffler la fin de la « récréation ». C’est qu’il était plus qu’agacé, l’ancien chef de l’Etat et président du parti fondateur de la Côte d’Ivoire moderne, de voir ses poulains et ceux de son « jeune frère », Alassane Ouattara, le président de la République et mentor du parti de la « Case », tels des débatteurs indécents, se donner publiquement en spectacle, se colleter verbalement, s’empoigner et divaguer, parfois, au sujet de l’alternance au pouvoir d’Etat, que le départ annoncé et constitutionnellement acté du champion des Républicains, à l’échéance 2020, laisse entrevoir.

Là-dessus, arriva cette « rentrée des classes » des honorables députés de la première législature de la Troisième République. Dans un tel cas de figure et d’ordinaire, s’agissant d’une « rentrée des classes », c’est le professeur qui est le point d’attraction, la figure majeure vers laquelle convergent les regards. C’est à lui que l’assistance prête toute son attention et tout son intérêt, pour l’entendre tracer, définir les axes de travail, les thèmes et contenus des cours, les priorités, objectifs et finalités qui sous-tendent l’apprentissage et la présence des apprenants. En somme, il fait entendre sa voix pour configurer la voie selon laquelle la classe devra marcher, dans l’intérêt bien compris de tous. En ne s’en tenant qu’à l’image ou à la métaphore, on peut dire que la cérémonie d’ouverture de la session ordinaire 2017 de la première législature de la Troisième République, qui s’est tenue, ce lundi 03 avril, dans le temple de la représentation nationale, au Plateau, n’a pas dérogé à la règle.

Premier des honorables députés ivoiriens, en sa qualité de Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Kigbafori Soro (GKS ou le PAN, pour le grand public) polarisait les regards et les attentions, ce jour-là. Son discours d’ouverture – aux tonalités de matrice d’action – n’a pas déçu les attentes. Vêtu d’humilité et d’un ton solennel, il a ouvert son cœur de patriote pour dire à ses collègues députés sa foi dans l’union, la solidarité, la paix et la synergie des cœurs et des consciences qui, positivement disposés, devraient amener le triomphe de la Côte d’Ivoire. Mais, parce que cette nation participe du monde, Guillaume Soro a d’abord arrêté son regard sur la marche de la planète. Ainsi y a-t-il vu, avec une finesse d’analyse qu’il n’est pas superflue de relever, « un environnement international et national, en pleine mutation aux plans politique, économique et social ». Notamment, dira-t-il, « dans les vieilles démocraties d’Europe et d’Amérique du Nord », où les élections débouchent sur des résultats tout à fait « inattendus ». Quand les instituts de sondage les plus éprouvés et les analystes politiques les plus fins, ne sont plus à même de cerner les résultats des processus électoraux, c’est que, note le Chef du Parlement ivoirien : « les schémas classiques de dévolution du pouvoir politique par le biais d’appareils partisans, semblent s’enrayer face à la montée en puissance de candidats hors-système ».

Un politique averti, qui ambitionne d’apporter à ses concitoyens la plénitude de ses facultés d’homme d’Etat, comme GKS, se doit d’interroger ces attitudes de rupture des électeurs européens et nord-américains. Il l’a fait. Et en a vu les causes dans : « les changements en profondeur qui affectent le capitalisme contemporain, avec la dérégulation maximale dans l’économie et les finances ». Tout se passe comme si les grandes démocraties occidentales étaient frappés d’incurie, d’inefficience, face aux « difficultés économiques, aux problèmes du chômage, d’immigration et de sécurité » qui les fragilisent ; elles et leurs populations. Ces dernières, comme part instinct de survie, ne trouvent plus d’autre choix que de confier leur destin à des « leaders populistes ». Exprimant ainsi, décrypte Guillaume Soro : « autant leurs craintes de la mondialisation économique que du système des inégalités sans cesse croissantes qu’il génère à l’intérieur des Etats et entre les Etats ».

Oui, il faut l’admettre et le relever : la mondialisation génère des inégalités à l’intérieur des Etats et entre les Etats ! Pour les dirigeants de petits Etats comme les nôtres qui ont été entraînés, sans même en cerner les contours et à leur corps défendant, dans les flots de la mondialisation économique, c’est courageux et salutaire de faire une telle lecture de l’actualité politico-économique mondiale. Car, n’est-ce pas que, mieux l’on cerne une réalité ou une problématique, mieux l’on est à même de leur apporter des réponses appropriées ? C’est pourquoi le Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire interpelle ses concitoyens : « Ne nous voilons pas la face : il existe bel et bien un clivage qui s’est développé entre les gagnants de la mondialisation et ceux qui n’y trouvent pas leur compte. Ceux qui ont accès aux marchés étrangers et au travail international, grâce à l’ouverture des frontières, à la dérégulation et à la suppression des barrières douanières et tarifaires, d’un côté. Et de l’autre, ceux qui du fait de cette libéralisation extrême, ne récoltent que perte d’emplois, perte de marchés, délocalisations, faillites, aggravation des inégalités sociales entre riches et pauvres, uniformisation des spécificités culturelles aux standards des pays les plus riches ».

Poser un diagnostic est une chose – et c’est méritoire. Mais envisager des solutions au diagnostic que l’on a posé, en est une autre – et c’est encore plus méritoire. Aussi GKS invite-t-il ses collègues députés et les Ivoiriens, et au-delà les Africains, à « réfléchir et trouver des solutions innovantes ». Les siennes, il les livre publiquement :

« D’abord, nous adapter et dompter (les) médias en vue d’en faire un outil de communication viable pour la promotion de nos politiques innovantes et sociales ».

« Ensuite, traduire des politiques plus sociales et faire plus de redistribution, résorber le chômage et créer un mécanisme plus solidaire ».

Après qu’il a ainsi, à la fois doctement et simplement, analysé et évalué l’environnement international, Guillaume Kigbafori Soro peut se pencher, s’appesantir sur les réalités de son pays, la Côte d’Ivoire. S’il y relève une « forte croissance économique constante ces dernières années », il constate cependant que cela a « parallèlement induit une demande sociale de plus en plus élevée ». Dont les expressions, parfois empreintes de violence et de cupidité, ont été les « tensions dans l’armée, les grèves des fonctionnaires, l’inquiétude des planteurs devant les fluctuations des cours du cacao, le chômage persistant, l’émigration de notre jeunesse », que nous avons connus il n’y a guère. Eh oui, les paysans malinké ont raison de penser que : Yôrô si soumani tê ! Non, il n’y a pas d’espace apaisé, indemne de chaleur, de tensions, de par le monde !

Mais ces tensions mêmes ne sont-elles pas des indicateurs ? En tout cas, Guillaume Soro pense qu’elles « nous rappellent qu’il y a encore de grands défis à relever pour asseoir la cohésion sociale dans notre pays ». Et il croit, lui, qu’il est du devoir et du pouvoir de l’Assemblée Nationale de s’engager, « en tant qu’acteur institutionnel », à la résorption de ces défis, en usant de « son pouvoir d’interpellation ». C’est dans cette donne que, fort de sa magistrature, il a « souhaité que cette première année de la présente législature soit consacrée à l’approfondissement du Pardon et de la Réconciliation nationale entre tous les Ivoiriens, par-delà leurs communautés ethniques ou leurs appartenances ou sensibilités politiques ». Chez le PAN, il l’a rappelé pour mémoire, cette thématique et cette volonté d’incliner ses compatriotes au pardon et à la réconciliation, ne sont pas nouvelles. C’était déjà le cas, le 12 mars 2012, quand lors de la séance inaugurale de la dernière législature, il indiquait à ses collègues députés et à la nation, que : « la première marche vers le réveil définitif de notre jeune nation est sans aucun doute la Réconciliation entre ses filles et ses fils ».

Voilà cinq ans que cet appel a été lancé et autant de temps qu’il reste suspendu ; la nation ivoirienne demeurant encore dans la mésentente, incapable de parvenir à la réconciliation. C’est pourquoi, profitant de la « rentrée des classes » de la première session ordinaire de la première législature de la Troisième République, GKS a repris son bâton de pèlerin. Pour, de nouveau, donner de la voix et indiquer la voie. Toujours la même, celle de la réconciliation. Mais, parce qu’il entend bien aller dans l’approfondissement, il s’est donné, cette fois-ci, la latitude pédagogique de dessiner la figure conceptuelle du pardon : « le pardon, c’est l’acceptation mutuelle de revivre ensemble en mettant fin aux causes et pratiques qui nous ont opposés et faits atrocement souffrir par le passé ».

Oui, le Président de l’Assemblée Nationale ivoirienne a tenu à redire sa conviction : « le pardon est l’antichambre nécessaire de la réconciliation nationale ». Sous le sceau de la vérité, il a assené cette évidence que : « aucune société organisée ne peut se résoudre à vivre dans un contexte d’affrontement perpétuel ». Se disant, il n’est cependant pas naïf ; il voit bien les amalgames que nombre de nos concitoyens, tous bords considérés, font sur le sens du pardon : de ceux qui « croient que pardonner, c’est cautionner le mal qui a été commis », à ceux qui « refusent de pardonner parce qu’ils croient que c’est faire preuve de faiblesse », en passant par ceux qui « refusent de pardonner parce qu’ils croient qu’on leur impose ainsi la réconciliation », et ceux qui « refusent de pardonner parce qu’ils croient que ce serait renoncer à la justice ». Non, il est lucide, le PAN, qui réalise bien que : « Six années sont passées depuis la fin de la crise postélectorale. Mais il y a encore certains qui réclament le rétablissement de l’ordre ancien ; il y a dans notre Cité, un Pardon qui n’arrive pas à se donner, ou qui se donne de manière incomplète. Il y a des résistances au Pardon et à la Réconciliation ». Ceux-là, de nos compatriotes, qui résistent au pardon et à la réconciliation, se sont volontairement, dit-il, « enfermés dans un autisme moral total ». Et le Chef du Parlement, de les appeler au pardon, à l’ouverture de leurs cœurs. Au-delà d’eux, c’est à tous les Ivoiriens, toutes chapelles et sensibilités confondues, que Guillaume Soro a lancé ce vibrant plaidoyer en faveur de l’optimisme et de la positivité : « Osons la Repentance. Osons le Pardon. Osons la Réconciliation. Osons l’amour ».

Par-delà les mots, par-delà la voix, GKS indique aux Ivoiriens la voie, « pour sortir de l’emprise de la haine et de la douleur morale et aller à la réconciliation ». Trois niveaux d’action sont à explorer collectivement, précise-t-il : 1. Sur le plan structurel (sécurité et éducation pour tous, bien-être et prospérité partagés). 2. Sur le plan psychosociologique (nouvelle éducation à l’écoute et à la compréhension de l’Autre). 3. Sur le plan spirituel (communion des cœurs autour de valeurs humaines universelles : ordre, justice, équité, règles de droit, société juste et stable).

En agissant à ces trois niveaux, il faudra cependant se résoudre, relève le PAN, à ce que, « au plan interne, soient conduits de manière sereine mais diligente, l’ensemble des processus judiciaires en cours afin de donner au Chef de l’Etat lui-même, les moyens juridiques lui permettant de clore politiquement, le chapitre le moins glorieux de notre histoire par des gestes concrets qui consacrent le pardon et au-delà, la réconciliation des cœurs et des esprits ».

Au terme de ce discours majeur qui a ouvert la session ordinaire de la première législature de la Troisième République, le Président Soro n’a pas manqué de réitérer, à ses collègues députés et à la nation ivoirienne, la profession de foi qu’il avait déjà faite, le 9 janvier dernier, à la suite de sa reconduction à son poste ; celle de faire du Parlement ivoirien : « une Institution parlementaire en phase avec son temps, ouverte sur la société et qui appelle, par ses choix et par ses actes, au rassemblement de tous ; une Institution largement informée des préoccupations de nos compatriotes et qui travaille, de concert avec le Gouvernement, à élever progressivement le niveau de vie des Ivoiriens ».

Nul ne s’y est trompé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Côte d’Ivoire : le discours de Guillaume Kigbafori Soro du lundi 3 avril 2017, était bien un moment majeur de la vie de la nation ivoirienne. Favorablement accueilli intra et extra muros, ce discours d’orientation, au-delà de camper l’engagement et la vision politiques du natif de Kofiplé axés exclusivement sur la notion de service, de solidarité et de prospérité partagée, montre bien comment, en son âme et en sa conscience, il place la justice, le pardon et la réconciliation au cœur de l’ambition d’émergence dans laquelle le Chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a inscrit la Côte d’Ivoire. La fine lecture qu’il fait des résistances (et donc, des résistants) au pardon et à la réconciliation, est de nature à débusquer ces velléités, d’une part et d’autre part, à fouetter la conscience des velléitaires pour les amener au sursaut positif ; c’est-à-dire, à sortir de la « honte de demander pardon ». Le triptyque d’action qu’il propose, prend en compte la triple structuration physique, mentale et spirituelle de l’être, et se propose d’insuffler dans cet ensemble indivis une relation transversale de bien-être, d’harmonie, de sérénité et de paix.

Et c’est à dessein que le PAN érige le champ structurel en tête de ces initiatives essentielles. « Vouloir la réconciliation structurelle, dit-il, c’est incontestablement accentuer notre effort d’intégration sociale et économique, sans discrimination régionale, tribale, culturelle ou politique ». Il établit cette procédure parce qu’il est convaincu que : l’aigreur et la rancœur prospèrent là où règnent l’ignorance, la pauvreté, le chômage et la discrimination. Prenez, par exemple, le « résistant au pardon et à la réconciliation ». Il l’est, certes, parce qu’il reste attaché au rétablissement de l’ordre ancien. Mais il n’aurait plus, n’est-ce pas, de carburant pour nourrir sa haine et sa résistance, s’il était intégré socialement et économiquement, et ne subissait aucune discrimination régionale, tribale, culturelle ou politique ?

Par FOUA Ernest De Saint Sauveur
Ecrivain, Journaliste et Editeur
Officier de l’Ordre du Mérite National et de l’Ordre du Mérite Culturel

PARTAGER