Libye: le pari hasardeux de la chasse aux trésors de Kadhafi en Afrique

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Le gouvernement d’union nationale libyen a lancé la traque des largesses distribuées par le fantasque ex-«roi des rois d’Afrique», qui s’est longtemps payé amis et influence sur le continent. L’enjeu de la chasse au trésor est double: renflouer les caisses de l’Etat libyen, asséchées par le tarissement de la manne pétrolière, et exercer des pressions sur les pays débiteurs pour influencer leurs positions. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Eclipsé depuis environ un an par l’ascension fulgurante du maréchal Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée «armée de libération nationale», qui ne cesse d’obtenir une reconnaissance à l’international au fur et à mesure que ses troupes reprennent des bastions djihadistes dans l’Est du pays, le chef du gouvernement d’union nationale libyen, Fayez al-Sarraj, a défrayé la chronique récemment, en annonçant une vaste opération de rapatriement des fonds placés en Afrique par le régime de Mouammar Kadhafi au temps de sa splendeur.

Ce fils de Mostafa al-Sarraj, l’un des pères fondateurs de l’État libyen, au lendemain de l’indépendance en 1951, a déjà mis sur pied un comité regroupant des experts du ministère des Finances et de la banque offshore Libyan Foreign Bank (LFB), et l’a autorisé à faire appel à tous les moyens juridiques et les canaux diplomatiques possibles pour mettre la main sur ces fonds.

Ce fils de Mostafa al-Sarraj, l’un des pères fondateurs de l’État libyen, au lendemain de l’indépendance en 1951, a déjà mis sur pied un comité regroupant des experts du ministère des Finances et de la banque offshore Libyan Foreign Bank.

«Nous collaborons avec les pays africains concernés. Le remboursement peut être échelonné, les intérêts revus, mais c’est de l’argent public qui doit être restitué aux Libyens», a expliqué Mohamad Taher Siala, le ministre libyen des Affaires étrangères dans le gouvernement d’union nationale, au cours d’un entretien accordé le 2 mai à RFI.

L’enjeu est de taille pour Fayez al-Sarraj et son gouvernement. En Libye, l’or noir ne coule plus à flot, en raison des combats qui éclatent régulièrement autour des sites pétroliers et d’une lutte d’influence entre groupes rivaux souhaitant mettre la main sur la principale ressource du pays. Résultat: les caisses de l’Etat se vident à rythme inquiétant. Le déficit budgétaire du pays a atteint 7,7 milliards de dollars en 2017, tandis que la dette publique a culminé à 68 milliards de dollars.

Bien qu’elles aient progressé en 2017, les recettes budgétaires ne couvrent pas les faramineuses dépenses publiques. En effet, la masse salariale et les coûts liés aux subventions des produits de base représentent respectivement 33 % et 18% du PIB. De même, étant donné que ce pays, couvert à 90% par le désert, importe 80 % de sa consommation domestique, la hausse des exportations de brut enregistrée durant l’année écoulée ne permet pas de combler l’important déficit commercial.

«Depuis 2011, les ressources libyennes se sont réduites. L’année dernière, nous produisions seulement 500 000 barils et une partie de la production est absorbée par la consommation intérieure. La quantité exportée ne répondait pas aux besoins financiers de la Libye», a souligné le chef de la diplomatie libyenne.

Dans le cadre de la traque des avoirs libyens en Afrique, le gouvernement d’union nationale basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, s’appuie essentiellement sur des documents qui proviennent des archives de plusieurs banques et fonds souverains libyens.

Un trésor disséminé partout sur le continent

Comme les trésors légendaires, celui de Kadhafi est largement entouré d’une part de mystère. Tripoli ne s’est pas, jusqu’ici, hasardé à avancer des données chiffrées. Des informations de presse ont cependant estimé les avoirs libyens en Afrique subsaharienne et dans le monde arabe à quelque 67 milliards de dollars.

Le Conseil national de transition (CNT), une autorité politique de transition créée en 2011 à l’issue du renversement de Kadhafi par une insurrection armée, avait, quant à lui, estimé les actifs libyens en Afrique (investissements, prêts, actifs immobiliers, comptes bancaires, prêts etc), à environ 35 milliards de dollars.

Le Conseil national de transition (CNT) avait, quant à lui, estimé les actifs libyens en Afrique (investissements, prêts, actifs immobiliers, comptes bancaires, prêts etc), à environ 35 milliards de dollars.

De son vivant, le «guide de la Révolution» de la Grande Jamahiriya arabe libyenne était un généreux bailleur de fonds pour l’Afrique. Son engagement pour le continent remonte à la fin des années 80. Déçu par le soutien apporté par les pays arabes à l’embargo commercial imposé à la Libye par les Etats-Unis en 1986, Kadhafi renonça alors, en deux temps trois mouvements, au panarabisme pour se convertir au panafricanisme.

Son engagement politique, qui s’est notamment matérialisé par une forte contribution à la transformation de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en Union africaine (UA) en 2001, était largement soutenu par son implication dans le financement des programmes de développement économique et social.

A la différence des trésors légendaires, celui de l’ancien dictateur libyen n’est pas caché à un seul endroit. Il est disséminé un peu partout sur le continent. Selon un rapport rendu public par le ministère des Affaires étrangères en 2014, le «roi des rois d’Afrique», titre dont il s’était lui-même affublé en 2009, a servi des prêts, souvent sans intérêt, à une quarantaine de pays, dont plus d’une trentaine sont situés Afrique. Le rapport cite parmi ces pays emprunteurs le Soudan (1,3 milliard de dollars), l’Ethiopie (249 millions) et le Mozambique (211 millions). L’Afrique du Sud, le Tchad, la Tanzanie, la Zambie, la Côte d’Ivoire, le Niger, l’Ouganda, le Sénégal, l’Egypte, le Maroc et la Tunisie figurent aussi parmi les pays les plus «gâtés» par la générosité de l’ex-colonel.

Le rapport cite parmi ces pays emprunteurs le Soudan (1,3 milliard de dollars), l’Ethiopie (249 millions) et le Mozambique (211 millions). L’Afrique du Sud, le Tchad, la Tanzanie, la Zambie, la Côte d’Ivoire, le Niger, l’Ouganda, le Sénégal, l’Egypte, le Maroc et la Tunisie figurent aussi parmi les pays les plus «gâtés» par la générosité de l’ex-colonel.

Outre les prêts et les dépôts dans les banques, plusieurs fonds d’investissements libyens ont pris des participations dans des entreprises florissantes dans les autres pays du Maghreb et au Sud du Sahara. Ainsi le fonds souverain Libyan Investment Authority (LIA) dispose, entre autres, d’actifs dans les télécommunications en Côte d’Ivoire, au Niger et en Guinée, ainsi que dans les secteurs de l’hôtellerie (Ouganda), du textile, de l’agriculture (une ferme de 100 000 hectares au Mali) ou du commerce de détail (Kenya, Ouganda). La Libyan Arab African Investment Company (LAAICO) compte, pour sa part, 23 unités hôtelières dans 15 pays du continent, dont le Togo, le Mali, la Centrafrique, le Ghana et le Gabon, ainsi que des projets industriels, dont une usine de caoutchouc située dans la ville de Gbanga au Liberia.

Une tâche titanesque et très hypothétique

L’ex-président de l’Union africaine (2009-2010) n’hésitait pas également à sortir son chéquier ou à transporter des mallettes bourrées de billets verts, lors de ses «visites de travail et d’amitié» sur le continent pour «soutenir» des amis de longue date ou s’en faire de nouveaux. Mais tous les amis du « Guide» ont gardé jalousement le secret de ces cadeaux sonnants et trébuchants à l’exception Dadis Camara. Lors d’une conférence de presse organisée en septembre 2009 à Conakry, le capitaine Camara, alors chef de la junte militaire guinéenne qui a pris le pouvoir après la mort du président Lansana Conté, avait fièrement exhibé publiquement un chèque signé de la main de Kadhafi, ainsi que les clés d’un véhicule tout terrain offert par le dirigeant libyen.

L’ex-homme fort de Tripoli aurait exfiltré des dizaines de milliards de dollars sous forme d’argent liquide et de lingots d’or vers des pays africains avant sa mort.

Un rapport publié en juin 2017 par le groupe d’experts sur la Libye du Conseil de sécurité des Nations unies a par ailleurs révélé que l’ex-homme fort de Tripoli aurait exfiltré des dizaines de milliards de dollars sous forme d’argent liquide et de lingots d’or vers des pays africains avant sa mort. Une partie de ce trésor a été repérée à au Burkina Faso. Le rapport mentionne également, avec des photos à l’appui, la présence à Accra «de piles de boîtes estampillés du logo de la Croix-Rouge et qui contiendraient une partie des avoirs de Kadhafi». Il indique aussi que des factions libyennes ont tenté en 2013 de négocier avec le gouvernement sud-africain «l’utilisation des avoirs libyens cachés dans ce pays» pour l’achat d’armes et d’équipements militaires pour un montant de plusieurs milliards de dollars. Le rapport onusien contient même une lettre de la ministre sud-africaine de la Défense, Nosiviwe Mapisa-Nqakula, accordant son feu vert cette transaction.

Quoi qu’il en soit, l’issue de la chasse au trésor mirifique du défunt potentat libyen s’annonce très hypothétique. Les Etats africains disposent d’un argument en béton pour rejeter toute demande libyenne de récupération de ce magot: l’absence d’un gouvernement libyen démocratiquement élu. «En Libye, il ya encore deux gouvernements qui se disputent la légitimité, des dizaines de milices rivales et de nombreux centres de pouvoir. Dans de telles conditions, rien ne garantit que les fonds que Tripoli souhaite rapatrier ne tomberont pas entre les mains de milices», a argumenté Seidik Abba, journaliste et écrivain nigérien, cité par la radio allemande Deutsche Welle.

Argument très recevable en droit international car une dette est dite odieuse si elle a été contractée non dans l’intérêt de la population mais contre son intérêt ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir, avec la complicité du prêteur.

D’autre part, les actuels dirigeants des pays africains concernés par le rapatriement des avoirs libyens pourraient refuser de rembourser des prêts accordés à leurs prédécesseurs corrompus dans les années 90 ou 2000, au prétexte qu’il s’agit d’une dette odieuse. Argument très recevable en droit international car une dette est dite odieuse si elle a été contractée non dans l’intérêt de la population mais contre son intérêt ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir, avec la complicité du prêteur.

Une manœuvre visant à influencer les positions ?

Sur un autre plan, plusieurs sociétés à participation libyenne, qui avaient naguère pignon sur rue sur le continent, ont déposé le bilan ou ont été nationalisées. Ainsi, le Rwanda, le Tchad, la Zambie et le Niger ont nationalisé ces dernières années des opérateurs télécoms détenues par la compagnie libyenne LAP Green Networks, une filiale du fonds souverain Libyan Investment Authority (LIA).

Autre écueil : les investissements sont souvent réalisés via des sociétés écrans, avec des montages financiers complexes. Les services du contentieux de l’Etat qui ont tenté de retracer les investissements des fonds souverains ont, par exemple, découvert que la Libyan African Portfolio (LAP) compte quelque 600 filiales opaques et aux intérêts souvent croisés ! Ces filiales possèdent chacune un compte bancaire et nouent des partenariats avec d’autres sociétés libyennes ou avec des Etats et des sociétés publiques ! Un labyrinthe inextricable dont seul le clan Kadhafi détenait le secret.

es services du contentieux de l’Etat qui ont tenté de retracer les investissements des fonds souverains ont, par exemple, découvert que la Libyan African Portfolio (LAP) compte quelque 600 filiales opaques et aux intérêts souvent croisés !

Au vu de ces complexités, Fayez al-Sarraj est-il en train de prêcher dans le grand désert africain ? Selon plusieurs analystes, cet architecte, dont l’élection en 2014 au Parlement lui a permis de perpétuer la tradition d’une famille impliquée de longue date dans la vie politique du pays, sait pertinemment que les chances de rapatriement du magot de Kadhafi sont extrêmement minces.

Le véritable enjeu de sa manœuvre serait ailleurs. Il s’agirait de faire pression sur certains pays africains pour influencer leurs positions dans un contexte de lutte d’influence avec l’homme fort de l’Est, Khalifa Haftar. Homme de terrain, ce dernier est dans les bonnes grâces de la communauté internationale depuis le 6 juillet 2017 lorsqu’il annonce la «libération totale» de la ville de Benghazi des djihadistes, après plus de trois ans de combats meurtriers. Il a notamment reçu l’appui de la Russie, de l’Italie et de la France.
En Afrique, il est ouvertement soutenu par deux importants pays voisins de la Libye, en violation de la charte de l’Union Africaine (UA): l’Egypte et le Tchad.

Le véritable enjeu de sa manœuvre serait ailleurs. Il s’agirait de faire pression sur certains pays africains pour influencer leurs positions dans un contexte de lutte d’influence avec l’homme fort de l’Est, Khalifa Haftar.

Fayez al-Sarraj peine, lui, à asseoir son autorité sur Tripoli, qui est sous la coupe de dizaines de milices aux allégeances mouvantes. Soutenu par l’Algérie, cet architecte de formation ne cesse aussi de perdre des terminaux pétroliers au profit des forces pro-Haftar, et se montre incapable d’alléger les difficultés quotidiennes des Tripolitains, exaspérés par une inflation galopante et des pénuries de liquidités, de vivres, d’eau et d’électricité.

Faire miroiter aux habitants de Tripoli la perspective de la récupération de plusieurs milliards de dollars, et rappeler en même temps à plusieurs pays du continent que des fonds libyens prospèrent dans leurs systèmes financiers, pourrait se révéler utile alors qu’un nouveau round de dialogue inter-libyen s’est ouvert fin mai à Paris.

Walid Kéfi

Ecofin Hebdo

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