Nouvelles révélations sur la mort de Hitler

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Deux historiens français et russe ont poussé les portes des archives soviétiques pour retrouver et interroger ce qu’il reste d’un embarrassant cadavre.

Cette Mort d’Hitler est un ouvrage hors norme, ou du moins inclassable. Entre histoire et thriller, entre enquête et archives, entre Berlin 1945 et Moscou 2017. De fait, on y trouve deux ouvrages en un. Celui, tout d’abord, d’une plongée au cœur d’institutions soviétiques bien verrouillées, dont les deux auteurs, Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina, ont « forcé » les portes. Parmi elles, les archives d’État de la Fédération de Russie (GARF), qui détiennent les restes du crâne du Führer, déterré près du bunker, ainsi que les lattes encore tachées de sang du canapé où il se suicida ; et les archives du FSB (ex-KGB), où une petite boîte contient quelques dents retrouvées par les Soviétiques.

Tractations, obstination, ténacité, séduction : le duo piloté par Parshina, qui avait jadis retrouvé la fille de Staline, slalome obstinément et plutôt habilement entre une raideur d’un ancien temps et le souhait implicite de Poutine de montrer que l’ex-URSS détient bien les restes du meilleur ennemi de Staline, comme l’avait déjà prouvé une exposition organisée en 2000. Mais, lorsqu’il s’agit de manipuler les vestiges, pour les faire vérifier, en particulier par Philippe Charlier, le pape de l’authentification des vieux ossements VIP (Henri IV, Saint Louis…), qui s’invite dans la partie, les fonctionnaires russes froncent les sourcils, se cabrent, menacent, avant de se laisser convaincre. C’est qu’ils se méfient de tout étranger qui viendrait, comme le firent jadis les Américains, remettre la doxa : nous avons Hitler comme s’ils détenaient le Saint-Sépulcre. Tout ce ballet est joliment orchestré par les auteurs.

Mais l’ouvrage raconte une deuxième histoire qui, elle, s’est déroulée à partir de mai 45. Au cours de leurs entretiens, les auteurs n’ont pas seulement exhumé des bouts de dents ou de crâne. Ils ont retrouvé aussi différents rapports qui racontent une vieille guéguerre entre services soviétiques. D’un côté, le NKVD (commissariat du peuple aux Affaires intérieures, sorte de ministère de l’Intérieur) de Beria ; de l’autre, le Smersh, le contre-espionnage militaire, inféodé à Staline, service qui fut le premier à mettre la main sur le cadavre brûlé de Hitler dès le 4 mai, soit quatre jours après son suicide.

Mais leurs rapports, qui authentifièrent le corps grâce aux dents retrouvées et au témoignage de l’ancienne assistante du dentiste du Führer, indiquaient qu’il s’était empoisonné avec du cyanure, alors que le NKVD, qui avait arrêté le 18 mai l’ancien aide de camp du Führer, Günsche, était persuadé qu’il s’était tiré une balle dans la tête. Thèse qui sera finalement validée. Qu’importe, dira-t-on, tant qu’il était bien mort, contrairement aux allégations en cours encore à l’époque, encouragées par un Staline qui fit enrager les Alliés en prétendant ne pas l’avoir retrouvé. Le Petit Père contrôlait-il bien ses hommes ? Le 6 juin 1945, un officier de l’état-major affirma à Berlin, lors d’une conférence de presse, qu’ils avaient retrouvé le cadavre de Hitler. Fureur de Staline. Trois jours plus tard, le maréchal Joukov en personne fut obligé de démentir.

Les proches de Hitler torturés pendant dix ans
Pour donner une idée de l’ambiance qui régnait, un fait précis : lorsque, en 1946, le NKVD chercha à mener de nouveaux examens sur la dépouille de Hitler, réinhumée à Rathenau avec les Goebbels, à 100 kilomètres de Berlin, leurs ennemis du Smersh avaient tout déplacé à Magdebourg. C’est là que ce qui restait du Führer serait finalement brûlé et dispersé en 1970, sur ordre d’Andropov, alors patron du KGB.

Bizarrement, chaque service, le NKVD comme le Smersh, n’en continua pas moins de torturer pendant dix ans, jusqu’en 1955, les proches de Hitler qui étaient leurs prisonniers, dont les déclarations sur le suicide du Führer – par poison, par une balle dans la tête ou dans la bouche ? – étaient émaillées de contradictions. Pourquoi ? Certaines zones d’ombre demeurent. Si les deux auteurs, grâce à Charlier, ont bien identifié les dents – à la différence du crâne, où la science doit admettre ses limites –, on ne comprend pas bien la stratégie de Staline après 1946 : pourquoi a-t-il continué à nier qu’il avait le cadavre de Hitler ? Par ailleurs, tout ne semble pas avoir été remis aux auteurs par le GARF et le FSB. Où sont les rapports d’autopsie des corps découverts près du bunker ? Qu’en est-il des photos prises à ce moment-là, comme ce fut le cas avec les époux Goebbels ? Le mystère demeure.

FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN
lepoint.fr

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