Les juifs noirs, une communauté en quête d’identité

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Les juifs noirs de France éprouvent beaucoup de peines à se faire reconnaître comme des juifs à part entière. Si leur judaïsme, leur attachement à la religion et à l’Etat d’Israël ne font pas de doute, leur judéité est souvent mise en question au sein même de la communauté juive.

Encore trop peu connus de leurs coreligionnaires, les noirs de confession juive ou juifs noirs font quelques centaines en France et vivent surtout en région parisienne. Selon la Fédération des juifs noirs de France, il y aurait eu en région parisienne environ 250 familles juives originaires d’Afrique. Ils viennent pour la plupart de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Congo-Brazzaville et de la République Démocratique du Congo.

Une importante communauté de juifs noirs vit en Afrique. Selon le site  »blackjews.net », il y a un million de juifs noirs au Nigeria, 500.000 en Afrique du Sud, autant au Zimbabwe, en plus des groupes plus ou moins importants en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou encore en République Démocratique du Congo.

Patrick Foko, un membre de cette communauté religieuse, débute sa journée par une prière. D’origine camerounaise, il a entamé le processus de conversion au judaïsme il y a 3 ans. Il n’est pas encore officiellement juif, mais Patrick Foko applique à la lettre les commandements de cette religion.

Cet entraîneur de handball âgé de 38 ans vit en France depuis 1982. D’abord catholique, il a décidé de se convertir au judaïsme pour plusieurs raisons.  »C’est pour ainsi dire la seule religion qui me donne des réponses et un mode de vie qui me convient. Ayant grandi avec une mère catholique dans un quartier avec beaucoup de musulmans et de juifs aussi, ma mère était catholique, j’ai participé à l’aumônerie une grande partie de ma jeunesse », se souvient-il.

 »J’étais enfant de chœur (…) Je n’ai jamais été partisan de certains textes bibliques, j’ai lu le Coran aussi, des textes très intéressants, mais pour moi, c’est dur. Je me retrouve plus dans le judaïsme… » confie le juif d’origine camerounaise.

La conversion au judaïsme peut prendre plusieurs années. Après avoir envoyé une demande écrite au Consistoire de Paris, l’instance chargée d’administrer le culte juif en France, Patrick Foko doit prouver sa foi afin qu’un collège de 3 rabbins le convertisse définitivement. En attendant, il doit faire preuve de persévérance et de patience.  »La communauté juive ne vous pousse pas à vous convertir, mais quand ses membres constatent que votre foi est sincère, ils vous ouvrent les bras… » témoigne-t-il.

A Paris, Cédric Kodou suit, depuis plusieurs années, des cours d’hébreu donnés tous les dimanches au Forum 104, un espace cultuel et inter-spirituel situé dans le 6ème arrondissement de Paris. Les cours sont dispensés par Guershon N’Duwa, le président de la Fédération des juifs noirs de France.

Cédric Kodou est juif de naissance, comme ses parents. Cet agent commercial originaire du Congo-Brazzaville est né et vit à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. L’apprentissage de l’hébreu, l’une des langues officielles d’Israël, est essentiel, selon lui.

 »Le judaïsme, c’est la tolérance vis-à-vis des autres (…) C’est une histoire, une civilisation vieille de 3.500 ans. Il y a 613 commandements à respecter. (…) On essaie de respecter au maximum notre pratique religieuse », assure M. Kodou.

 »On rencontre des noirs dans toutes les communautés juives de France. Evidemment, ce sont des juifs minoritaires. Mais les juifs ne sont pas blancs par essence. Le monde noir et le monde juif se connaissent depuis l’Antiquité et même avant », explique Maurice Dores, un ethnologue, cinéaste et spécialiste du judaïsme, auteur du livre  »La Beauté de Cham : mondes juifs, mondes noirs » (Editions Balland).

En France, les statuts des juifs noirs de France sont divers : les juifs de naissance, les juifs considérés comme tels à la suite d’un mariage ou d’une conversion… Ailleurs, comme en Ethiopie, il existe une communauté juive depuis longtemps, mais cette religion est récente dans d’autres pays africains.  »Au Cameroun et en Côte d’Ivoire, il y a des groupes juifs. Ce sont des groupes assez récents, qui existent depuis quelques dizaines d’années seulement », précise-t-il.

Selon Maurice Dores, certaines communautés juives ne sont pas reconnues comme telles par les rabbins, les chefs de cette religion. C’est le cas des Ibos du Nigeria, dont beaucoup disent être juifs et entretiennent des synagogues, affirme M. Dores.

La Fédération des juifs noirs de France organise des rencontres et débats pour entretenir la flamme entre ses membres. Elle participe aussi aux manifestations de soutien à Israël et dépend du CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France.  »Nous avons de bons rapports. Maintenant on parle beaucoup des Ashkénazes, les juifs d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. On parle beaucoup des Sépharades, on ne parle pas beaucoup de nous. Mais les rapports restent cordiaux, sachant que nous-mêmes sommes membres du CRIF depuis 3 ans », assure Guershon N’Duwa, le président de la Fédération des juifs noirs de France.

Eliezer Etoundi, d’origine camerounaise, s’est convertie au judaïsme depuis 4 ans. Il vient célébrer la fête de Tou Bichvat, dédiée au nouvel an des arbres, dans les locaux à Paris, de l’Alliance pour un judaïsme traditionnel et moderne.  »Chez nous (…) on aime bien les bonnes tables. Dans le judaïsme, on dit que l’une des jouissances de l’homme passe par la table. Il faut bien savoir se comporter à table », explique Mme Etoundi.

Hortense Tsiporah Bilé, la présidente d’une association multiculturelle juive Am Israël Farafina, d’origine ivoiro-ghanéenne, est venue au judaïsme par l’entremise de son fils de 9 ans, qui montre un vif intérêt pour cette religion. Elle s’est convertie en 2005, mais sa relation avec le judaïsme remonte aux années 60, quand son père était ambassadeur de la Côte d’Ivoire en Israël.

 »Le bon côté, quand on est une femme juive, c’est d’avoir les bras ouverts pour accueillir du monde chez soi pendant les fêtes juives. J’ai vécu mon enfance comme cela. Le buffet était ouvert à tous, à des personnes qui n’étaient pas invités. Et j’ai retrouvé cela dans le judaïsme », témoigne la présidente d’Am Israël Farafina, dédiée à la lutte contre l’antisémitisme et le racisme à l’encontre des juifs noirs.

Plusieurs noirs de confession juive évoquent le racisme durant la fête de Tou Bichvat, à Paris. C’est le cas d’Ismael Yayir Kohen, un juif de naissance, originaire de Côte d’Ivoire.  »On nous dit par exemple de justifier notre judaïsme. On nous a demandé de montrer par A+B notre judaïsme. (…) Nous sommes noirs et juifs en même temps, donc on se fait taper deux fois dessus. Une fois par tout le monde, par les autres communautés de France, et d’autre part, par notre propre communauté. Nous sommes donc doublement rejetés », s’inquiète M. Kohen.

 »Quand on voit une famille noire juive entrer dans une synagogue sépharade ou ashkénaze, il y a toujours ces questions : ‘Elle est d’ou ?’ ‘Elle vient d’ou ?’ Ça a toujours été comme cela. On passe notre temps à devoir nous justifier », se désole Ismael Yayir Kohen.

Eliezer Etoundi se souvient de sa difficile intégration dans la communauté juive de France.  »C’était très dur, très difficile. On ne m’acceptait pas. On me demandait : ‘Est-ce que tu es juive ?’ (…) Ce sont des remarques très blessantes », rappelle-t-elle.

Le rabbin Gabriel Fahri, qui a célébré le rituel de la fête de Tou Bichvat, dirige l’AJTM, l’Alliance pour un judaïsme traditionnel et moderne. Il confirme que les noirs de confession juive sont victimes de racisme en France.  »Hélas, c’est un racisme qui existe aussi parmi les juifs, à l’endroit des juifs noirs… »

Les questions liées à la religion juive, comme la création d’un Etat palestinien, aux côtés d’Israël, préoccupe la communauté juive noire. Guershon N’Duwa, le président de la Fédération des juifs noirs de France, est favorable à la création d’un Etat palestinien.  »Je pense tout simplement que les Palestiniens ont droit à un Etat. Cette question date de 1948, mais on n’avance pas. On tourne en rond. (…) On a l’impression que ça plait aux gens de rester dans ce conflit-là », commente-t-il à ce sujet.

M. N’Duwa, comme d’autres juifs noirs rencontrés par le correspondant de BBC Afrique à Paris, disent qu’ils participent à des manifestations de soutien à l’Etat hébreu, Israël, quand celui-ci est critiqué pour sa politique sécuritaire envers les Palestiniens. Selon Ismael Yayir Cohen, soutenir Israël ne veut pas dire être hostile à une paix entre Israéliens et Palestiniens.

Mais, pour les juifs noirs de France, la priorité est la reconnaissance de leur statut. La Fédération des juifs noirs de France et l’association Am Israël Farafina continuent de se battre à l’intérieur de la communauté juive, pour que les juifs noirs soient reconnus comme des juifs à part entière.

D’ailleurs, Guershon N’Duwa souhaite devenir rabbin dans un avenir proche. Il serait ainsi l’un des premiers rabbins noirs en France.

BBC

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