Éditorial : Méfions-nous de ce qui se passe au Zimbabwé malgré de légitimes réserves sur Mugabé

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Les peuples, en Afrique, sont aujourd’hui avides de démocratie. Ils sont aussi avides de consommation, ce qui suppose une croissance inclusive et une libération des énergies. Malgré mon respect pour le passé de combattant du Président Robert Mugabe, sa conception de la politique et de l’économie n’avait pas mon adhésion, ni mon respect .
J’ai admiré le leader panafricain, que nous prenions pour modèle, car il avait rendu à l’Afrique, à son peuple, à son pays, toute leur fierté. Cependant en cours de chemin , il était devenu un dirigeant qui n’était pas rompu aux vertus de la démocratie, et qui n’avait pas réussi, en 37 ans de règne, à créer la prospérité et le bien-être pour son peuple. Je fais partie de ceux qui pensaient que, pour rendre service à son pays et à l’Afrique, Mugabe, au lieu de s’accrocher au pouvoir, aurait dû partir de lui-même en préparant sa succession.

Quel est le rôle de l’armée aujourd’hui ?

Cependant, ces réserves sur la forme du pouvoir instauré par Mugabé et sur son long règne, ne m’empêchent pas de récuser l’action de l’Armée et des militaires du pays, qui est intervenue sur une question de politique intérieure qui relève et de la classe politique et du peuple lui-même. S’agissait-il d’un coup d’État militaire ? L’armée a tenu à rassurer les populations, mais aussi la communauté internationale. En vérité, tout aurait dû commencer par l’action politique. Lorsque des opposants ont osé dire non à Mugabé , comme Morgan Tsangirai qui avait revendiqué la victoire à une élection, l’armée n’a pas bougé. Aujourd’hui, même si Robert Mugabé peut être accusé d’avoir « tué » sa propre société civile et l’opposition politique, même s’il a conduit son pays à la faillite économique, un coup d’État militaire reste inacceptable, car, pour moi, l’Armée zimbabwéenne n’est pas crédible pour impulser le changement et l’alternance. Elle a trop longtemps été complice de la survivance de ce régime qu’elle condamne aujourd’hui.
Si elle a agi, c’est simplement parce qu’elle sentait ses intérêts menacés par le limogeage du vice-président qui devait perpétuer le même système, et par l’arrivée au pouvoir de Grâce Mugabe, considérée comme une usurpatrice par l’armée elle-même et les anciens combattants. Je constate que ce vice-président soutenu par l’armée avait lui-même bénéficié du limogeage d’une dame, vice-présidente avant lui. Je voudrais bien savoir ce qui pourrait bien changer dans le pays, dans les semaines à venir, avec, finalement, le départ plus que jamais irréversible de Robert Mugabe. Je crois cependant savoir avec ce qui se passe au Zimbabwé, qu’après le Mali, la Guinée Bissau, la Gambie, et même la Turquie, il semble clairement établi que les coups d’État militaires classiques ne sont plus acceptables.

Les menaces sur l’ordre constitutionnel

On a vu, ces derniers temps, beaucoup de constitutions modifiées en Afrique, afin de permettre le maintien au pouvoir de certains dirigeants. Là, nous sommes dans un cas de figure inverse : l’armée intervient, en dehors du cadre légal et constitutionnel, pour mettre fin à un régime démocratiquement élu et accepté par la population, du moins en apparence car la paix sociale et civile, n’ était pas du tout menacée . Il est clair qu’une élection n’est pas un blanc-seing pour que des dirigeants conduisent des politiques contraires aux intérêts de la population, ou pour qu’ils instaurent des dictatures, empêchant l’alternance démocratique. Néanmoins, tolérer le sort qui avait été fait à ATT au Mali pour l’écarter du pouvoir (parce que le Nord du pays aurait été attaqué, alors que la situation n’a fait qu’empirer aujourd’hui sous IBK), est inacceptable.

Si l’on y prend garde le « coup d’État » préventif, faussement démocratique, pourrait devenir un mode fréquent de conquête du pouvoir, lorsqu’on ne veut plus d’un Chef d’État . Ainsi inutile d’attendre les élections, on organise tout simplement une mutinerie, un soulèvement ou même vrai un coup d’État, en prenant cependant soin de faire appliquer la constitution (et éviter un Chef de l’État militaire pour remplacer le Président en place). Les apparences sont alors sauves, et tout le monde appelle à de nouvelles élections jusqu’à la prochaine crise.
Il est temps de dénoncer cette nouvelle mise en scène, ou manière de faire de la politique, surtout lorsque cela manque de sincérité ou de spontanéité démocratique, lorsque le parti au pouvoir, la société civile et le peuple sont instrumentalisés par les militaires comme au Zimbabwé actuellement. L’émergence de sociétés véritablement démocratiques est ainsi retardée, comme au Mali ou au Zimbabwe aujourd’hui, au Burkina hier. Cette tentation de recourir à un coup d’État , vrai ou faux, guette le Togo, la Guinée équatoriale, même des pays insoupçonnés du continent, car il y’aura toujours des raisons pour justifier un tel événement. Au Mali, c’était la guerre au Nord, au Burkina la volonté de tripatouillage de la constitution pour un troisième mandat. Au Togo on parle du refus de faire des réformes voulues par le peuple. La main mise d’une famille sur le pays et la confiscation du pouvoir peuvent être évoquées en Guinée Équatoriale.

Une vision prospective de l’Histoire

Suivez-moi regard et complétez la liste par rapport à cette nouvelle forme de coup d’État « intelligent » qui conduit à la rupture de l’ordre constitutionnel. Bien entendu, mon regard se tourne vers la Côte d’Ivoire.
L’histoire a retenu les transitions démocratiques au Sénégal, comme elle retient le refus de la Président du Liberia de modifier la constitution pour se présenter pour un troisième mandat. Ici nous sentons des impatiences, et des tentatives de justifier une colère et une révolte du peuple. Des arguments dans ce sens pullulent sur les réseaux sociaux, et dans des salons. Des groupements politiques qui n’ont jamais accepté leur sort, et les résultats de 2010, et qui chaque jour remettent en cause la légitimité du pouvoir actuel, sont de plus en plus rejoints par des contestataires nouveaux, qui souhaitent aborder 2020, avec une équipe pouvoir différente de celle conduite par le Président Ouattara.
Mon rôle de journaliste est de montrer que certains dirigeants et certaines institutions, comme l’armée, ont une grande responsabilité dans la consolidation de la démocratie et de la paix durable. Cela exige de ne pas ruser, ni avec le peuple, ni avec la classe politique traditionnelle, ni avec la société civile. C’est donc tout naturellement que nous, journalistes, nous suivons ce qui se passe au Zimbabwé , mais aussi ailleurs Afrique, dans le monde, et bien entendu, en Côte d’Ivoire particulièrement. Nous sommes des « lanceurs d’alerte ».

Wakili Alafé
L’Intelligent d’Abidjan

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