Mort de Jean Rochefort, le grand seigneur du 7e art

725

Mort de Jean Rochefort, le grand seigneur du 7e art

Décédé à 87 ans, Jean Rochefort a traversé les époques, alternant nanars et chefs-d’œuvre, sans jamais perdre son élégance.

Il avait ce côté aristocrate qui imposait le respect et charmait l’esprit. Un rien cabot, toujours malicieux, le verbe haut, le propos parfois égrillard et un look british légèrement désuet… Jean Rochefort a traversé les époques avec élégance et panache, en aimant les bons mots, l’amour et les chevaux, tel un seigneur du XVIIIe siècle. Et une certaine ironie affichée, comme pour garder cette âme d’enfant qu’il n’a jamais voulu perdre dans les méandres du métier. Et cacher une mélancolie dont il ne parviendra jamais à guérir tout à fait. La dérision comme art de vivre, en quelque sorte.
Il grandit dans une province qui l’ennuie profondément, avec une mère comptable et un père autodidacte, devenu cadre dans l’industrie pétrolière. Sa voie est toute tracée : décrocher de bons diplômes, comme son frère aîné, qui intégrera Polytechnique. Mais le jeune Rochefort est de nature rêveuse, peu porté sur les études, au grand désespoir du paternel. Un jour, sous le crachin nantais, il pousse la porte d’un cinéma et découvre Gary Cooper en se disant que la vie se déroulait sous ses yeux. Mais son père le veut comptable : après 1945, il l’envoie étudier à Paris, c’est une catastrophe. « J’ai passé la matinée à chercher l’école au 78, rue de Richelieu, a-t-il expliqué un jour dans Le Figaro. En rentrant, je lui ai dit : Papa, entre le ­­­77 et le 79, le 78 n’existe pas. J’ai pris une tarte. »

Les glandeurs du conservatoire

Il intègre l’école d’art dramatique de la rue Blanche, puis le conservatoire, et sympathise d’emblée avec la bande de joyeux lurons avec qui il fera désormais les 400 coups : Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo, Bruno Cremer, Annie Girardot, Claude Rich, la promo idéale. Des années d’insouciance, sans un rond, mais avec l’envie d’oublier cet après-guerre déprimant. « Ce que nous voulions, c’était jouer, rire, retrouver les copains, gagner de l’argent pour vivre, s’est souvenu Rochefort dans L’Express. Comme une certaine forme de marginalité. Et puis l’autodérision est une chose qui ne nous a jamais quittés. » Tout le monde est admis au concours de sortie, sauf lui. Première grosse déprime. Il commence à douter, un manque de confiance en lui qui le poursuivra longtemps.
Il enchaîne les seconds rôles, on lui trouve un air british, il s’y complaît avant de s’attaquer à un répertoire plus soutenu au théâtre, avec des pièces de Giraudoux, Obaldia ou Harold Pinter… En parallèle, il met du beurre dans les épinards en s’essayant au cinéma, épaulé par ses copains du conservatoire qui lui dégotent des rôles de circonstance comme dans Cartouche, au côté de Belmondo. Après la saga des Angélique et Les Tribulations d’un Chinois en Chine, il confirme son statut d’acteur populaire dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, L’Horloger de Saint-Paul ou encore Un éléphant ça trompe énormément. Ce sont les années fastes, avec deux césars décrochés pour les films Que la fête commence et Le Crabe-tambour – le métier lui en décernera un troisième pour l’ensemble de sa carrière en 1999.

La période « avoine et foin »

À côté des films marquants, il y aura les autres, des nanars et de formidables échecs, que Rochefort jugera avec une certaine philosophie. « Il m’a parfois fallu tourner des inepties, le plus souvent en Italie, pour nourrir mes incartades. En même temps, les nanars font de jolies blessures de guerre… » Il excuse joliment ses erreurs de parcours en évoquant la période « avoine et foin ». Traduction : il fallait nourrir sa passion, celle des chevaux, qui l’a pris sur le tournage de Cartouche, dans les années 1960. L’acteur se met à l’équitation, fréquente les haras avant de s’offrir celui de Villequoy, à Auffargis, dans les Yvelines, où il joue les gentlemen-farmers – il mettra lui-même au monde une trentaine de poulains. Le cinéma devient un gagne-pain pour pouvoir vivre selon son bon plaisir. Et assumer sa famille. « Les enfants et les chevaux, faut que ça mange ! confiera-t-il un jour à L’Express. Sans compter ma vie sexuelle et affective, pleine de heurts… »

À 22 ans, il convole en Bretagne avec Babeth, une pianiste : premier mariage, mauvaise expérience, selon ses propres dires. Il épouse ensuite Alexandra sur un coup de tête, à Varsovie : elle est la fille d’un ministre et il veut « la sauver du communisme », comme il l’expliquera plus tard, un rien fanfaron. Après vingt ans de mariage et deux enfants, il rencontre l’actrice Nicole Garcia, avec laquelle il a un garçon. Puis il croise la route de l’architecte Françoise Vidal lors d’un concours hippique : c’est le coup de foudre, il a deux autres enfants avec elle. Au total, trois filles et deux garçons, qu’il ne voit pas beaucoup grandir entre le métier, les promotions et les chevaux… « Comme père, je trouve que j’ai été très mauvais, reconnaît-il un jour dans Paris Match. J’ai été tellement occupé à nourrir tout ce monde-là, que je n’ai pas su, pas pu prendre le temps qu’il fallait. »

Descente aux enfers

Cinéma, télévision, théâtre, il ne dételle jamais. Après avoir tourné avec les plus grands – Buñuel, Audiard, Tavernier, Chabrol –, il connaît encore de beaux succès avec Ridicule de Patrice Leconte, Le Placard de Francis Veber ou encore Ne le dis à personne, de Guillaume Canet, un ami avec lequel il partage la même passion pour l’équitation. Il sera plus malchanceux avec Don Quichotte, un film cauchemardesque qu’il est obligé d’interrompre en raison d’une hernie foudroyante.
S’ensuit une longue période dépressive en plusieurs phases, où il reste parfois couché sept mois. « La seule joie de mes journées, c’était quand j’avais trouvé l’endroit pour me tuer, confie-t-il à Libération en 2013. À ce moment-là, il faut faire très gaffe, ne pas rester seul. J’ai été sauvé par un psychiatre qui, à force de travail sans succès avec moi, m’a dit : Il y a une solution, c’est Paris. » Retour donc à la capitale pour un nouveau tour de piste.
À plus de 80 ans, toujours imprévisible, il savoure encore les joies du métier en faisant le grand écart entre la grosse production d’Astérix (Au service de Sa Majesté) et la comédie dramatique Floride, où il joue un malade atteint d’Alzheimer. À ceux qui font courir le bruit d’une prochaine retraite, il répond qu’il reste toujours disponible pour un rôle intéressant. Comme un dernier salut avant l’ultime rendez-vous… « La mort, je la sens venir, et il y a des moments où je suis content qu’elle arrive, confiait-il en 2015 au JDD. Le corps le demande, et la tête parfois aussi. Mais n’a pas envie de faire du chagrin aux autres… »

Marc Fourny
lepoint.fr

PARTAGER