Le citoyen Soul to Soul, otage de l’ingratitude cynique du régime Ouattara

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Certains habitués des autocraties diront certainement encore : pourquoi ce Franklin Nyamsi ne se tait-il pas ? Et je leur dirai, comme Pablo Neruda aux heures chaudes du Chili, observa : « On me dira certainement : pourquoi ne nous parlez-vous pas des belles montagnes de votre pays natal ? Et moi, je répondrai : venez voir le sang dans les rues. » Quand la vie d’un citoyen de mérite est galvaudée par une engeance en délire, le devoir du témoin de l’Histoire est de s’emparer de son calame et de graver dans les parchemins, les transes du siècle qui s’ébranle. Quand le défi d’une génération sacrificielle pour une union républicaine plus juste est traîné dans la boue de la condescendance mensongère et du cynisme le plus froid, le penseur doit sauver la mémoire du chavirement passionnel, afin de fixer avec lucidité les tâches du destin qui se dessine. Que l’on saisisse donc bien la longueur d’onde où je me situe. Je n’écris pas ce soir, les yeux embués de larmes, ou l’âme tenaillée de désespoir. Je n’écris pas ce soir, le cœur rempli de haine et la morgue m’incitant à quelque vengeance. J’écris ce soir pour souligner la déviation ténébreuse, que dis-je, le dévoiement scandaleux d’une lutte citoyenne menée depuis 1994 pour l’inclusion, pour l’égalité citoyenne et pour la prospérité partagée en Côte d’Ivoire. Oui, j’écris ce soir pour que soit sauvée la signification des heures fatidiques que nous venons de vivre en ce lundi 9 octobre 2017. Ce soir, en effet un homme de courage et de devoir dort dans les geôles de la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan. Ce soir, le régime RDR du Président Alassane Ouattara vient de franchir le Rubicon de son propre discrédit spirituel, moral, politique et social. Je voudrais donc, dans les lignes qui suivent, établir trois vérités qui nous serviront de cuirasse intellectuelle et spirituelle pour la traversée de l’enfer que le régime RDR nous propose en guise de reconnaissance. Et pour cela, je répondrai à trois questions : 1) Qui est l’homme que le régime d’Alassane Ouattara a incarcéré ce soir à la MACA, après une dizaine d’auditions sans lendemain ni contenus attestés ? 2) Pourquoi le régime d’Alassane Ouattara a-t-il choisi d’incarcérer ce 9 octobre 2017 seulement, le ministre plénipotentiaire Koné Kamaraté Souleymane, par ailleurs Directeur du protocole du Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire ? 3) Quelle est l’issue souhaitable et probable de l’incarcération spectaculaire de notre camarade, frère et ami Soul to Soul, pour la démocratie ivoirienne et pour l’espérance de paix et de progrès en ce pays ? Sans langue de bois, les lignes qui suivent s’accrocheront à ces questions. Il s’agit de voir en réalité comment un procès de la honte peut être in fine la consécration du décès de la honte dans un pays. Oui, il s’agit de voir comment un régime politique peut tuer la honte. Allons-y donc.

Qui est Koné Kamaraté Souleymane, le nouvel otage du pouvoir Ouattara ?

Ministre plénipotentiaire du corps diplomatique ivoirien, Koné Kamaraté Souleymane est le Directeur de protocole du Président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire. Connu pour avoir refusé moult fois la proposition de Guillaume Soro de le nommer dans le gouvernement ivoirien, nous ne le reconnaissons pas par hasard comme le fidèle parmi les fidèles, comme en témoigne entre autres l’épisode de l’attentat du 27 janvier 2003 à la RTI, où il refusa d’abandonner le premier ministre Guillaume Soro seul face à des centaines de jeunes « patriotes » armés qui voulaient l’assassiner, au motif que les Forces Nouvelles seraient le bras armé du RDR. Soul to Soul c’est donc l’un des plus proches collaborateurs, amis et frères de lutte du Chef du Législatif ivoirien que le Procureur de la République, au nom de l’Exécutif, met aux arrêts ce 9 octobre 2017, sous deux motifs impitoyables : détention illégale d’armes et complot contre la sécurité de l’Etat, comme l’a dit Monsieur Adou, représentant le ministre de la justice Sansan Kambiré. Or les preuves des motifs allégués n’ont toujours pas été fournies, après des dizaines d’auditions infructueuses. Il s’agit dès lors d’une mise en cause scandaleuse de l’institution parlementaire par l’exécutif.

L’homme que le régime d’Alassane Ouattara jette de nouveau ce soir en prison a enduré les grandes batailles démocratiques ivoiriennes des années 90 à nos jours. Militant des premières heures du RDR, Koné Kamaraté Souleymane, dit Soul to Soul, fait partie de ma génération militante dans les campus ivoiriens. Lorsque j’y arrive en 1995, Soul to Soul épaule déjà, dans les sections de Port-Bouët et Vridi, mais aussi à la faculté des lettres et sciences humaines de l’Université d’Abidjan, le leader Guillaume Soro dont il sera le fidèle compagnon depuis lors. Aux côtés du Secrétaire Général de la FESCI, Soul to Soul connaîtra de nombreuses incarcérations sous le régime du PDCI-RDA d’alors. Mais c’est en 2000, sous le régime FPI de Laurent Gbagbo, qu’il frôle premièrement la mort dans la brutale répression qui lui est alors infligée, pour avoir pris fait et cause pour le mentor du RDR, le docteur Alassane Ouattara, alors pourchassé dans le pays pour délit supposé d’usurpation de nationalité et pour ambitions présidentielles jugées illégitimes par les doctrinaires sanglants de l’ivoirité. Battu à sang, agonisant, torturé pour avoir osé défendre l’honneur d’Alassane Ouattara, Soul to Soul ne devra sa survie qu’à la mise en état d’alerte, in extremis, d’une communauté internationale qui retire les prisonniers du régime Gbagbo des fourches caudines de la malemort. Qu’on le retienne bien : l’Homme qui retourne ce soir en prison, à la demande de l’élite du RDR au pouvoir, y était déjà en 2000, pour défendre l’idéal républicain et démocratique d’inclusion qu’agitait alors vaillamment le même RDR. C’est ce même homme Soul to Soul, qui remplit sous l’impulsion du Président Guillaume Soro en octobre 2016, le stade de Bouaké en vue du plébiscite de la nouvelle constitution ivoirienne proposée par le Chef de l’Etat Alassane Ouattara. Tout le monde se souviendra que quelques jours plus tôt, c’est dans un stade d’Abidjan vide que le RHDP avait tenté de lancer l’adoption populaire de ce texte débarrassant la Côte d’Ivoire du dangereux article 35 de sa constitution de 2000.

Pourquoi le régime Ouattara arrête-t-il le Directeur du Protocole de Guillaume Soro ?

Raisons apparentes et fausses

Les raisons apparentes ont été ouvertement alléguées ce jour par le Procureur Richard Adou :

1-Une cache d’armes aurait été découverte chez Soul to Soul

Où est la démonstration que cette supposée cache d’armes ne fait pas partie du dispositif couvert par le Secret Défense Ivoirien ? En omettant d’aborder cette question essentielle, le Procureur laisse intacte la présomption d’innocence de Soul to Soul. La détention illégale d’armes peut-elle être alléguée d’un dispositif parfaitement connu des principaux sécurocrates du pays et maintenu comme tel à travers de longues années de parfaite co-implication ? L’opinion sera restée sur sa faim en écoutant et en lisant le Procureur. Nous restons donc parfaitement convaincus que cette accusation scandaleuse demeure sans fondement.

2- La déstabilisation de l’Etat de Côte d’Ivoire, donc le coup d’Etat attribué à Soul to Soul

Cette seconde accusation du Procureur, au nom du ministère de la justice, sonne encore plus faux et illustre encore plus gravement le scandale de cette affaire.

On accuse de tentative de coup d’Etat, un citoyen qui était à son domicile d’Abidjan pendant les deux mutineries de janvier et mai 2017. On accuse de coup d’Etat, un citoyen dont on a pas fourni la moindre preuve de l’implication dans une préparation de complot, une réunion séditieuse ou une mise en œuvre d’un plan militaire particulier. On accuse de coup d’Etat, le Chef de protocole du Président de l’Assemblée Nationale, qui était lui-même à son domicile d’Abidjan en janvier et mai 2017, recevant ambassadeurs et hôtes divers, sans jamais le moins du monde se mêler ni en paroles ni en actions, des opérations sécuritaires en cours alors dans le pays. Le Procureur Adou n’ose pas dire pour qui Soul to Soul aurait pu commettre un coup d’Etat, alors même qu’il suggère par l’acte d’arrestation que c’est pour installer le Président de l’Assemblée Nationale, supérieur et leader connu de Soul to Soul au pouvoir. Mais quoi, pourquoi Guillaume Soro ferait-il un coup d’Etat contre le Président Alassane Ouattara alors qu’il avait tout loisir de le faire entre 2010 et 2012, lorsque tout l’appareil sécuritaire ivoirien était sous ses ordres ? Pourquoi Guillaume Soro ferait-il un coup d’Etat alors qu’il s’est battu pour que ce soient des élections justes et transparentes qui arbitrent toutes les prétentions démocratiques en Côte d’Ivoire ? Guillaume Soro et ses compagnons seraient-ils si bêtes pour ignorer que l’ère des pronunciamentos est close à travers l’Afrique contemporaine et la nouvelle dynamique du droit international ?Ô que nenni ! Du coup, voyons la forêt qu’on veut cacher derrière les menues motivations apparentes de cette arrestation arbitraire et indigne.

Raisons réelles

Non, que le peuple et l’opinion ne soient pas dupes ! Les raisons apparentes de l’arrestation abrupte de notre ami Soul to Soul sont plutôt à chercher ailleurs. Et cet ailleurs est constitué de trois socles de faits :

1- Le régime du RDR veut s’accaparer du pouvoir politique en Côte d’Ivoire par tous les moyens, y compris la ruse et la force. Pour ce faire, il a décidé d’écarter par toutes sortes de subterfuges le seul de ses membres qui soit en mesure de faire barrage à l’OPA d’un clan sur le pays : Guillaume Soro. L’arrestation de Soul to Soul et l’accusation farfelue de complot contre l’Etat est en réalité un auto-complot des sécurocrates du régime RDR pour légitimer la mise à l’écart de Guillaume Soro d’une participation éventuelle à la prochaine compétition électorale de 2020. Comme un os callé dans la gorge du RDR, les bienfaiteurs d’hier, Guillaume Soro et les Forces Nouvelles, sont désormais traités de bandits et épurés des administrations du pays par les méthodes gangstériennes du gouvernement Gon Coulibaly, notamment depuis janvier 2017.
2- Le régime du RDR vient de prendre conscience de son échec massif sur le plan socioéconomique et sur celui de la réconciliation nationale. Pour masquer la persistance du chômage, la montée en flèche du phénomène de l’insécurité urbaine et rurale, la crise de la paysannerie attachée aux fluctuations de l’agriculture de rente, la survenue de terribles scandales et magouilles financières et budgétaires au sommet de l’Etat, le blocage du processus de réconciliation nationale, le déclin de l’image positive que la Côte d’Ivoire avait capitalisée lors de ses premières années post-crise électorale, le régime a décidé de s’attaquer frontalement à celui qui incarne la promesse d’une relève politique et générationnelle dans ce pays : Guillaume Soro, qu’on ne veut surtout pas voir réussir là où l’oligarchisme néolibéral et patrimonialiste du RDR a lamentablement échoué.
3- Le régime du RDR voit d’un mauvais œil la relation de proximité qui lie depuis belle lurette Guillaume Soro à Henri Konan Bédié, le Président du PDCI-RDA, qui manifestement tient aux termes de son Appel de Daoukro de septembre 2014, alors même que l’ensemble des hauts dirigeants du RDR l’ont publiquement désavoué. Le rêve du régime RDR est donc d’exclure par tous les subterfuges possibles – y compris en prenant le risque d’aller se dénuder dans le Fasogate – Guillaume Soro de la compétition politique engagée. En effet, les caciques du RDR pensent qu’un PDCI-RDA privé de l’amitié de Guillaume Soro sera plus aisé à soumettre au projet d’hégémonie durable des Républicains sur le pays.

D’où ma conclusion : que permet ce procès inique, après le décès de la honte nationale ?

Jamais le Très Honorable Guillaume Soro et ses compagnons de lutte n’ont été aussi libres sous le régime RDR que depuis l’arrestation de notre frère et compagnon Koné Kamaraté Souleymane ce 9 octobre 2017.
Libres au sens où enfin est dévoilée au grand jour l’ingratitude sans bornes et le mensonge illimité d’un régime RDR qui jamais n’aurait accédé au pouvoir sans l’apport de Guillaume Soro et des Forces Nouvelles de Côte d’Ivoire.

Libres au sens où le procès qui s’ouvre sera l’occasion pour Soul to Soul et ses compagnons de révéler toute l’incongruité d’un régime d’amnésiques fieffés qui rêvent de nous ravir toutes les libertés fondamentales conquises depuis l’Indépendance de ce pays par toutes les générations de citoyens intrépides.

Libres au sens où, en nous montrant par le sort réservé à Soul to Soul, que nos sacrifices à ses côtés ne comptent que pour du beurre, le Président Alassane Ouattara et les sécurocrates du RDR qui le poussent à cette politique de mépris et de violence ne nous laissent aucun autre choix que de poursuivre de plus belle la marche souveraine de notre génération politique pour un Etat de droit véritable en Côte d’Ivoire.

Libres enfin, au sens où nous sommes convaincus que cette période nouvelle de mobilisation citoyenne fera franchir au peuple démocratique de Côte d’Ivoire, un nouveau seuil de prise de conscience qui augure de nouvelles aurores et d’une sortie définitive de l’illusion républicaine que l’actuel régime nous aura servie à toutes fins inutiles. Il s’agit en réalité aujourd’hui, d’aller vers un nouveau contrat sociopolitique qui réveille la dignité perdue d’un peuple livré aux pires manipulateurs de son histoire contemporaine. Il s’agit en réalité de ressusciter la honte, cette vertu négative qui vient de décéder en Côte d’Ivoire. Par la vérité et la justice, mais aussi la prospérité réellement partagées ! Oui, nous le pouvons, oui nous le devons, avec Guillaume Soro au four et au moulin de la Côte d’Ivoire qui vient… ! Et en attendant, nous faisons notre le mot stoïque d’Alfred de Vigny: « Pleurer, crier, gémir ne servent à rien: fais ce que dois, advienne que pourra! »

Tribune Internationale de Franklin Nyamsi
Professeur agrégé de philosophie, Paris France.

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